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Guénon, chantre de la disparition de la civilisation occidentale

La pensée de René Guénon se construit sur le constat de l’échec de la civilisation occidentale, construite sur la raison seule, un travers apparu chez les Grecs avant même le cartésianisme. C’est le vide spirituel qu’elle engendre qui précipite sa chute. Mais tout empreint de spiritualité orientalisante, Guénon a une vision sereine de cette chute.

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Guénon, chantre de la disparition de la civilisation occidentale

René Guénon, dont les éditions Lif viennent de rééditer en un seul volume les deux œuvres essentielles La crise du monde moderne (1927) et Le règne de la quantité et les signes des temps (1945), est décidément un auteur inclassable. Il n’entre dans aucune des catégories d’hommes célèbres chères aux auteurs de dictionnaires et d’encyclopédies. Il ne peut être considéré comme un philosophe puisqu’il torpille toute la philosophie et n’est ni agrégé ni docteur en philosophie. On ne peut le définir comme un écrivain, puisqu’il n’est ni poète, ni dramaturge, ni romancier, et que ses livres sont bien plus denses, chargés d’érudition et complexes que de simples essais. D’aucuns l’appellent « métaphysicien », mais il récuse toute la métaphysique. Il n’est pas non plus un théologien ou un auteur religieux, puisqu’il se tient en dehors de tous les cultes, même si la spiritualité hindoue tient une place éminente dans sa pensée.

Crises et renaissances

Son immense influence le préserve cependant de la marginalisation à laquelle aurait pu le vouer sa singularité. La crise du monde moderne paraît en 1927, l’année même où Henri Massis, né comme René Guénon en 1886, publie Défense de l’Occident. Sur la réalité de la décadence de l’Occident, Guénon s’accorde avec Massis. Mais, selon lui, Massis a tort de l’attribuer à une influence délétère d’origine orientale. L’Occident portait les germes de sa décomposition. Ceux-ci résident en une hypertrophie de la raison dans la pensée occidentale, née dès l’antiquité avec Aristote, et devenue conquérante puis maîtresse absolue à partir du XVIIe siècle avec Descartes, suivi par Locke puis les philosophes matérialistes du XVIIIe siècle et de la période contemporaine. En sont sortis le rejet de la spiritualité, le matérialisme, le positivisme, le scientisme, et l’érection de la quantité, des nombres et des chiffres en critères uniques de découverte et d’expression des réalités humaines de tous ordres. D’où une civilisation matérielle caractérisée par l’individualisme accordé à une dépersonnalisation et une anonymisation des hommes au sein de sociétés de masse. Une telle civilisation roule inéluctablement vers le chaos. Celui-ci se terminerait par la fin de l’humanité elle-même (ou, du moins, de toute civilisation) si cette dernière n’obéissait pas à des cycles, indépendants d’elle, qui font que l’extinction d’une civilisation est immédiatement suivie de l’éclosion d’une autre, destinée à connaître une évolution semblable.

Orient contre Occident

Par là, Guénon se démarque nettement d’auteurs auxquels on serait tenté de l’apparenter en raison de leurs théories respectives relatives au déclin de la civilisation. Il cite le cas d’Henri Massis. Son préfacier actuel, Rémi Soulié, adjoint à ce dernier des auteurs aussi divers que Paul Valéry, Oswald Spengler, Edmund Husserl, Paul Hazard, Thierry Maulnier, et même le Freud de Malaise dans la civilisation. Pour notre part, nous évoquerons aussi Johan Huizinga, Albert Demangeon et Arnold Toynbee. De plus, Spengler et Toynbee partagent avec lui une vision cyclique de l’histoire de l’humanité. Mais la destinée de la seule civilisation occidentale est leur seule préoccupation. Il en va tout autrement avec Guénon. Lui, ne s’accroche pas à la civilisation occidentale, dont il attribue la décadence à une évolution inéluctable car inscrite dans la logique de son esprit. Surtout, il a de la civilisation une vision beaucoup plus large que celle des auteurs que nous citions. À leur vision étroitement occidentale de la civilisation, il substitue une vision de cette dernière élargie à l’humanité entière et incluant donc les peuples orientaux. Car, à ses yeux, la civilisation ne procède pas, comme on le pense habituellement, de l’accumulation culturellement ordonnée de faits de tous ordres constitutifs de l’histoire d’un peuple ou d’un ensemble de peuples parents et voisins les uns des autres (au sein d’une ère culturelle définie par les historiens et les anthropologues), mais d’une perception intuitive et contemplative globale de l’humanité en elle-même et dans sa relation avec le cosmos, autrement dit de l’Absolu. Dès lors que l’on se place à un tel niveau de considération, l’approche habituelle du phénomène humain n’a plus de sens. Cette approche soumet l’explication de l’humanité au temps et à l’empire de la raison.

Par là, elle ampute l’homme, le découpe, le divise et l’enferme dans le relatif, tournant résolument le dos à l’Absolu. Le savoir occidental est entièrement fondé sur la raison, matrice du relatif. Guénon énumère les moments forts de cet asservissement proprement mutilant : l’aristotélisme, la scolastique médiévale d’inspiration aristotélicienne, le nominalisme occamien (qu’il ne nomme pas de la sorte), l’humanisme de la Renaissance, la Réforme, le cartésianisme, le kantisme, le matérialisme, le positivisme, l’évolutionnisme, le relativisme, le modernisme catholique, la psychanalyse. Et il en décrit les conséquences concrètes : individualisme, vide spirituel, relativisme moral, divisions sociales, conflits, recherche de la puissance matérielle, économisme débridé, etc. En définitive, l’humanité, malgré l’accumulation de ses connaissances « positives », se révèle incapable de se comprendre elle-même et de maîtriser son destin, et la civilisation occidentale, partout répandue et dominante, s’achemine vers sa ruine, morale, spirituelle et culturelle, mais aussi matérielle. Une ruine qui, selon Guénon, n’a rien de tragique ou d’épouvantable. Habité par la pensée hindoue, Guénon estime que l’Occident vit depuis fort longtemps dans l’ère de décomposition du Kali Yuga qui laissera l’humanité au bord de l’abîme, sans l’y précipiter, et prête à un nouveau cycle de développement. À cet égard, Guénon, là encore, se distingue des auteurs qui, au XXe siècle, ont identifié la décadence de la civilisation occidentale à la déchéance irrémédiable de l’humanité. De la destinée de celle-ci, il a une vision cyclique, à la manière de la pensée hindoue, ou, plus prêt de nous, de Spengler, lequel diffère de lui par son absence d’ancrage oriental.

Guénon montre la vanité de la science contemporaine

La crise du monde moderne (1927) présente l’état de la civilisation occidentale après plus d’un millénaire d’existence et quelques années après le cataclysme provoqué par la Grande Guerre et la reconstruction politique de l’Europe en étant résulté. Le règne de la quantité et les signes des temps (1945) examine dans le détail les aspects de la décadence de la civilisation occidentale dans tous les domaines et sous tous ses aspects, spirituel, moral, social, économique, culturel, scientifique, technique. Avec une rare lucidité, Guénon montre, usant d’une argumentation solide renforcée par la force de sa conviction, la vanité de la science contemporaine, qui n’a jamais rien enseigné d’essentiel et de certain à l’homme, et l’a, au fond, plutôt égaré et aliéné qu’éclairé. Il fustige les aspects nombreux et contradictoires des velléités de renaissance spirituelle contemporains : l’intuitionnisme bergsonien, le néo-thomisme de Jacques Maritain, la confusion entre les domaines du psychisme et du spirituel (on ne parlait pas encore de New Age à l’époque, et Guénon ne cite pas Jung), les avatars pollués du traditionalisme, sans parler du chamanisme et des fausses sagesses orientales (il aurait pu en profiter pour pourfendre Gurdjieff). Il vilipende la société industrielle, la division du travail et le caractère toujours plus détaché du réel des transactions financières (il prédit la disparition de la monnaie).

Guénon se montre convaincant tant par sa clairvoyance que par la puissance de ses convictions. Mais on regrette toutefois qu’en raison de sa prise de distance totale et sans concession avec la civilisation occidentale, il soit politiquement inutilisable.

 

Illustration : René Guénon en Égypte.

René Guénon, La Crise du monde moderne et Le Règne de la quantité et les signes des temps. Éditions Lif, 2026, 484 p., 24 €

 


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