L’autre jour, j’ai décidé de faire un effort. Un véritable effort. Celui qui consiste à lire Emmanuel Falque, ancien doyen de la Catho de Paris et docteur en théologie.
Après tout, les convictions que je nourrissais depuis longtemps à son sujet — à savoir qu’il s’agissait d’un penseur particulièrement fumeux et probablement hérétique — n’étaient peut-être que de vulgaires préjugés. Il faut bien reconnaître que l’on peut condamner trop vite un auteur sans l’avoir lu ou écouté. J’ai donc voulu faire preuve d’honnêteté intellectuelle et remonter à la source.
J’ouvre ainsi sa Nouvelle lettre sur l’apologétique. Les premières pages me donnent l’impression familière d’avancer dans un épais brouillard verbal où les concepts semblent se dissoudre à mesure qu’ils apparaissent. Mais soudain, au détour d’un paragraphe, je tombe sur une affirmation si stupéfiante qu’elle me fait littéralement sursauter. Falque y commente cette parole du Christ : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6). Le sens du texte paraît pourtant difficile à manquer. Le Christ affirme être le chemin vers le Père ; il ajoute même que nul ne vient au Père sinon par lui. Plus exclusif que cela, il faudrait réécrire l’Évangile.
Or c’est précisément ce qu’Emmanuel Falque entreprend, sinon dans les mots, du moins dans le sens. Selon lui : « Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie » ne dit pas que la voie est unique ou, plutôt, n’exclut pas que d’autres voies soient aussi possibles. Car le chemin, il s’agit de l’être (« je suis la vérité »), et non pas seulement de l’avoir (« j’ai la vérité »). » (p. 144) Voilà qui a au moins le mérite de la franchise. Le Christ dit qu’il est le chemin ; Falque nous explique qu’il ne faut surtout pas comprendre qu’il est le seul. L’exploit herméneutique mérite d’être salué.
Un théologien en contradiction avec les enseignements du christianisme
Ayant achevé ce livre — tâche dont la pénibilité ne saurait être suffisamment soulignée —, je décide malgré tout de lui accorder une seconde chance. Peut-être avais-je été injuste. Peut-être son œuvre orale serait-elle plus lumineuse que ses écrits. Je me tourne donc vers une interview consacrée à l’apologétique, sujet qui m’intéresse particulièrement. Et là encore, je tombe des nues. Dans un entretien mis en ligne le 17 décembre 2025 sur la chaîne La Vie, Emmanuel Falque déclare qu’il ne faut surtout pas amener les incroyants sur l’unique chemin du Christ : « Il faut cesser de penser que celui qui ne croit pas est contre moi et qu’il devrait forcément être comme moi. C’est ça le problème de l’apologétique ou de l’évangélisation parfois, c’est de dire à l’autre : bon, lui, il est sympathique mais il est en chemin. Mais en chemin sur quoi ? Ah, sur votre chemin ? […] Mais qu’est-ce que ça veut dire ? […] Il faut accepter de changer, de bouger et de comprendre que quelqu’un qui ne croit pas en Dieu a quelque chose à m’apporter. […] Pourquoi est-ce que le non-croyant compte pour moi ? Parce qu’un non-croyant peut m’apporter cette conviction, cette idée qu’il est possible de vivre sans Dieu. Oui il est possible de vivre sans Dieu. C’est peut-être même dans le projet de Dieu qu’on puisse vivre sans lui sans être contre lui. »
On peine à imaginer un refus plus radical du christianisme. À quoi bon évangéliser si Dieu souhaite peut-être que certains demeurent sans lui ? À quoi bon annoncer le Christ si d’autres voies conduisent tout aussi bien à destination ? Face à ces affirmations, une parole du Christ vient immédiatement à l’esprit : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi » (Mt 12, 30). Négation pure et frontale de « C’est peut-être dans le projet de Dieu qu’on puisse vivre sans lui sans être contre lui. »
Il faut alors se rendre à l’évidence : mes intuitions initiales ne m’avaient pas trompé. Je craignais de découvrir un penseur confus ; je découvre un théologien qui contredit frontalement certains des enseignements les plus élémentaires du christianisme. Reste alors une question, peut-être la plus étonnante de toutes : comment un homme professant de telles hérésies a-t-il pu accéder aux plus hautes responsabilités académiques dans une institution catholique ? Que font les autorités ecclésiastiques ? Je vous accorde que je rends ma sentence très rapidement, mais vous m’accorderez à votre tour qu’il y a des dossiers vraiment trop faciles. Les inquisiteurs ont le droit, eux aussi, de prendre leur après-midi !
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