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Au-delà de la littérature

Les livres vont parfois bien au-delà de la littérature, comme s’ils voulaient eux aussi prendre des vacances ; il leur pousse des ailes, ils montent par-dessus les nuages, les « merveilleux nuages », ils peuvent même atteindre aux « confins des sphères étoilées ».

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Au-delà de la littérature

Ainsi en va-t-il du dernier Orsenna, co-écrit avec Claire-Marie Le Guay ; emportés par la musique de Jean-Sébastien Bach, ils osent prier à leur tour Que la joie demeure (éd. Albin Michel). Le sous-titre donne même la recette : pour que la joie demeure, il suffit de Vivre avec Bach. Sur ce, une inquiétude les saisit : ils comprennent que c’est facile à dire, pour eux qui l’ont vécu, mais sans doute pas si simple pour ceux qui restent encore incertains, voire indifférents. Ce n’est pas ce qui les fera renoncer, mais plutôt se mettre à l’ouvrage : les deux comparses vont donc nous raconter comment ils en sont venus à vivre avec le cantor de Leipzig, à s’unir d’amitié afin de louer Dieu de nous avoir donné Bach. Et pour que la chose soit vraiment magnifique, Claire-Marie a enregistré un CD de cette musique céleste, qu’elle joue comme on tombe en extase.

Tout cela n’empêche pas le souci de construire un livre qui se tienne – qui ait de la tenue, et dont les articulations soient assez solides pour faire tenir ensemble tous ses morceaux. Parce que si Érik Orsenna doit avouer qu’il est un médiocre musicien, qui a voulu malgré tout se mettre au piano à plus de 60 ans, et qui a ainsi fait passer de fort mauvais moments à son généreux professeur, il est par ailleurs un excellent artisan de la plume, ce qui va permettre de mettre les chevilles aux bons endroits. Claire-Marie Le Guay, de son côté, baigne dans la musique depuis toujours, étant née dans une famille de musiciens, joue du piano comme elle respire et possède l’art de se confier. Enfin, ces deux-là n’étaient peut-être pas faits pour se rencontrer, mais les hasards de la programmation d’une émission de télévision en ont décidé autrement, ce qui ressemble à un heureux destin.

Quitter le je pour devenir un nous

Comment s’y sont-ils pris pour réussir ce livre ? Le destin toujours, ou ce qui a tout l’air de la Providence, laquelle se manifeste en usant des ficelles du métier de faiseurs de livres d’Érik, de son sens poétique des mots qui se donnent la main, combinés à la sensibilité si juste de la musicienne, et puis à l’amitié, qui fait qu’on sent à l’unisson ce qui émeut chacun des deux. On a dit beaucoup de choses sur cette merveille qu’est l’amitié sans en épuiser les pouvoirs ; nos deux auteurs nous font comprendre dans ces pages éblouies qu’elle est créatrice à la façon du génie musical, qu’elle joue à tout moment une improvisation réussie. Il faut lire la manière enchantée dont ils croisent Improvisation et fugue (p. 117 et suivantes). Chacun suit son idée, ils ne savent pas les mêmes choses, ils n’ont pas les mêmes sources de compréhension, mais ils veulent se parler « en contrepoint », en se servant d’une image, celle d’une « ascension en montagne », qui oblige à marcher du même pas, à quitter le je pour devenir un nous, qui « avançons coûte que coûte. La difficulté devient notre force. […] les voix se rejoignent et exultent. […] nous réussissons à atteindre le sommet dans une joie profonde. » Et voilà ! comme dit la publicité chantante de ces artisans qui font des canapés.

Pianiste virtuose, Claire-Marie Le Guay est aussi une pédagogue magnifique, ce que nous expérimentons quand elle nous raconte de l’intérieur son enregistrement au théâtre de Saint-Omer. Alors, c’est ça, enregistrer Bach ? On ne l’aurait jamais imaginé, mais après ces confidences, on ne l’oubliera plus, car tout cela est écrit avec un talent fou, qui vous emporte. Quand ces deux-là nous racontent la vie de Bach, et comment elle s’entretisse à la leur, vous devinez que c’est pour nous enchanter.


L’enchantement, c’est le talent de François Cheng, dont il nous fait encore une fois la démonstration dans Une nuit au cap de la Chèvre (éd. Albin Michel), là où finit la terre, et commence l’infini.

La situation est simple : une admiratrice prête au poète sa maison du cap de la Chèvre, et même l’y emmène « dans sa deux-chevaux étonnamment alerte ». Déjà, il faut que le lecteur s’arrête sur cet hendécasyllabe, parce qu’on s’aperçoit en y rêvant qu’on est quasi transporté dans une fable de La Fontaine, emmené par une Perrette, qui veut « être agile », sur « un chemin sablonneux ». François Cheng est un auteur qui demande du temps ; il écrit des textes courts, mais tellement pleins que ce n’est pas la peine de les lire si on n’a pas le temps de les laisser monter à la tête, plus haut que notre mémoire personnelle, jusqu’à la mémoire d’une littérature tout entière nôtre et partagée. Nous y voilà donc, dans cette maison accueillante, miraculeuse de gentillesse, où « la cuisine, elle, respire le bon-vivre. » Il n’y a pas d’erreur, il s’agit bien du « bon-vivre », ce qui donne à penser, tandis que le poète fatigué (souvenons-nous qu’il est presque centenaire) « s’affale sur le lit », comme une voile que le vent laisse reposer.

Le chahut des vagues le réveille à minuit ; il se lève, entrouvre les volets : « Se précipite sur moi une nuit sans fond au scintillement aveuglant. » Ce n’est pas le vent qui le saisit, ni le froid, c’est la nuit « sans fond », parce que la nuit n’est qu’un vide qui vous aspire, et une nuit si lumineuse qu’elle aveugle. Sachez que ces notations ne sont pas des fantaisies, elles ouvrent le grand mystère de cette nuit de méditation, au cours de laquelle le poète aveugle va comprendre ce qu’il voit. Les grands poètes sont des voyants, on le sait. Mais là, Cheng va nous emporter dans des pensées tellement hautes qu’il se sent obligé, par politesse, de les exprimer par « des expressions concrètes, imagées, immédiatement compréhensibles ». Voici donc le poète qui s’émerveille devant « cette Création », qui n’a pas pour fonction de faire exister « la réalité physique du Cosmos, mais la Vie. »

Le vrai poète soumet les mots, les domestique

François Cheng, fils d’un pays où depuis 3000 ans on vit de poésie, se place dans la grande tradition du Tao aussi bien que dans la mouvance orphique, celle de Dante, de Nerval, de Baudelaire qu’analysa si finement Georges Cattaui, expliquant que le poète orphique incarne ses pensées, ses sensations et ses émotions dans ses textes, de telle manière que « le spirituel devient sensible », que l’idée, revêtue de rythmes et de sons, « change notre cœur. » On le vérifie avec bonheur lorsqu’on écoute François Cheng nous parler de la mort qui, loin d’être la fin tragique de l’existence, est en vérité l’élément essentiel de ce qu’on appelle la vie. Au lieu de venir « anéantir le processus de la Vie, elle résulte d’une loi imposée par la Vie elle-même afin que la Vie puisse se renouveler et se transformer. C’est la Mort qui fait que la Vie est vie, en nous poussant vers l’urgence de vivre, en vue d’une forme d’accomplissement ou de sublimes dépassements. Tapie au creux de notre conscience, elle est la part la plus intime, la plus personnelle de notre être. »

Je n’ai évidemment pas lu tous les livres, et fort peu de chinois, mais dans ceux que j’ai lus, je n’ai jamais trouvé une façon aussi bouleversante d’envisager la mort, une manière aussi révélatrice de la placer au centre de nous-mêmes ; une façon tellement illuminative qu’elle fait comprendre, et accepter sans plus frémir, et aimer enfin sans larmes la mort de notre Rédempteur. Car comme tous les plus grands poètes, François Cheng est un mystique. Pas un mystique bavard, un mystique radieux, dont les paroles se marient au silence en devenant musique : « Le poète digne de ce nom reçoit mission non seulement de dire, mais d’accompagner toutes les âmes espérantes par son chant. » L’épithète n’est pas souvent employée ainsi, théologiquement, mais ici, elle apparaît évidente pour dire cette force active qui fait tendre vers ailleurs. Le vrai poète soumet les mots, les domestique afin que nous puissions nous en servir dans un besoin ; en les dressant pour nous, il justifie sa fonction, sans pose, sans phrase.

De même, il sait brosser les miniatures précieuses qui enseignent par éclairs. C’est le cas de ces quatrains qu’il nous offre pour cadeau, et dans lesquels il est tout naturellement un maître qui révèle, avec des mots qui sourient. Je n’en citerai qu’un, qui évoque une scène célèbre de l’évangile, quand Jésus, invité chez un pharisien, se fait oindre les pieds par une pécheresse.

« Tant qu’il est temps, je dois
« Aller vers Toi, pleurer
« À Tes pieds, essuyer
« De mes cheveux, Tes plaies. »

Deux ou trois petites choses emportent ailleurs. D’abord les quatre T majuscules, qui forment une anaphore quasi dansante sur le chiffre, celui-ci pris au sens de code symbolisant un personnage, ici le Christ, et donnant en plus le sens de sa vie, puisque le tau, c’est la Croix. Puis les brisures cadencées du rythme dues aux enjambements, qui forment comme un halètement de chagrin, un sanglot transposé ; et ces brisures permettent de mettre en vitrine à la rime tout ce qui fait le drame de l’amour inconsolable, et cependant salvifique : pleurer, essuyer, plaies ; ces plaies font écho aux pieds – ainsi qu’aux pleurs par une allitération suggestive – comme une invitation anticipée, « tant qu’il est temps », à poser les lèvres sur les pieds du Crucifié, comme à l’office du Vendredi Saint on s’avance pour baiser le crucifix, ressuscitant le geste d’amour de la pécheresse. Oui, ce quatrain modeste est une oraison, laquelle, heureusement méditée, mène à l’extase tranquille.

 

 

Que la joie demeure, Vivre avec Bach, Claire-Marie Le Guay, Erik Orsenna, Albin Michel 2026, 208 p. , 19,90 €.

Une nuit au cap de la chèvre, François Cheng, Albin Michel, 2026, 80 p. , 12,90 €.

 


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