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Afrique du Sud : la poudrière

Alors que le pays s’enfonce dans la misère, le président Cyril Ramaphosa agite le spectre d’une spoliation blanche. Mais les Afrikaners blancs n’entendent pas être sacrifiés. Retour sur l’histoire de leur parti.

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Afrique du Sud : la poudrière

Le 3 avril 2010, lorsque l’annonce de son assassinat s’étale à la une de tous les journaux de la « Nation arc-en-ciel », c’est un choc parmi les Afrikaners et une joie pour les Africains qui haïssaient ce partisan de l’apartheid, le système de ségrégation raciale institutionnalisé entre 1948 et 1994. Tribun doté d’un nom prédestiné, Eugène Ney Terre’Blanche a été à la tête de l’Afrikaner Weerstandsbeweging (AWB), le mouvement de résistance afrikaner, qui a tenté d’établir un volkstaat blanc en Afrique australe. Une décennie plus tard, que reste–t-il de ce mouvement qui a marqué l’Afrique du Sud de son empreinte ?

Ventersdorp est une petite ville, charmante et agricole, située en plein centre de l’ancienne république du Transvaal. Ici son histoire se confond avec celle de l’Afrique du Sud. C’est en 1840 que les premiers voortrekkers, fuyant la domination anglaise, ont planté les premiers murs de leurs fermes avant qu’elle ne devienne, 26 ans plus tard, une véritable ville qui va bénéficier des richesses provenant de l’exploitation des mines de diamants. Ici tout respire l’afrikanerdom. Eugène Ney Terre’Blanche est né au sein de cette communauté qui a revendiqué sa différence dès le XVIIIe siècle. Descendant d’un huguenot venu du sud de la France, ses origines prennent racines dans l’histoire mouvementée d’une Afrique du Sud en devenir. Son grand-père, Etienne, a combattu aux côtés des siens lors de la seconde guerre des Boers. Un souvenir tellement fort que le père d’Eugène sera baptisé du nom du colonel de Villebois-Mareuil, un des héros français de cette guerre qui aboutira à la fin des indépendances des républiques du Transvaal et de l’État d’Orange libre en 1902. Terre’Blanche grandit dans une famille calviniste qui cite l’Ancien Testament lors des repas. Une Bible qui fait des noirs les enfants maudits de Cham. Joueur de rugby, il se destine comme son père avant lui à une carrière de policier. Il a 7 ans, en 1948, lorsque les Afrikaners arrivent au pouvoir par le biais d’une coalition de partis nationalistes. L’apartheid, qui différencie les races, va être la pierre angulaire de son long combat pour la préservation et l’unité du volk, le peuple.

Afrikaners de l’AWB

Vers la guerre raciale

Au début des années soixante-dix, il s’engage dans un parti d’extrême-droite, le Herstigte Nasionale Party van Suid-Afrika (le parti national reconstitué d’Afrique du Sud, ou HNP) et sous ses couleurs tente vainement une incursion en politique. L’Afrikaner Weerstandsbeweging va bientôt naître de cet échec ; un mouvement d’abord secret qui va soudainement s’imposer dans la paysage sud-africain. L’AWB a adopté un drapeau qui ressemble étrangement à celui de l’Allemagne nazie avec une svastika à trois branches au sein d’un disque blanc, le rouge qui l’entoure symbolisant le sang du Christ… Pour Terre’Blanche, l’ennemi à abattre est le Nasionale Party (NP) alors au pouvoir, dont il estime qu’il trahit l’héritage afrikaner en se libéralisant. En 1988, « die grootleier » (le grand guide) est devenu incontournable. Ses « Kommandos » sont de véritables unités paramilitaires qui vont défiler en rang dans les rues de Pretoria, la capitale de la république sud-africaine. Ses discours parfaitement maîtrisés mobilisent de plus en plus de foules qui arborent les symboles de l’AWB sur leurs vestes ou qui s’engagent dans ses milices armées. Tous en sont persuadés, le pays glisse doucement vers la guerre raciale. C’est l’apogée du mouvement mais aussi le début de la fin d’un chapitre de l’histoire de l’Afrique du Sud. Pressé par les États-Unis, le gouvernement du président Pieter Willem Botha entame des négociations avec Nelson Mandela, le leader de l’African National Congress (ANC), emprisonné à Robben Island depuis 1962 et depuis peu transféré dans une résidence surveillée. L’AWB se radicalise de plus en plus et fait le coup de poing avec les partisans du NP. Notamment en 1991, où la police ouvre le feu sur les partisans de l’AWB dont le leader devient de plus en plus incontrôlable. Il rejoint l’Afrikaner Volksfront du général Viljoen qui entend renverser le gouvernement mais en avril 1994, alors qu’il tente de venir en aide au président d’un bantoustan, Lucas Mangopé, un allié noir pro-apartheid, les forces de sécurité se retournent contre les membres de l’AWB après que ceux-ci ont organisé un « kaffir shooting ». Dans leur fuite, trois militants seront abattus à bout portant devant les caméras sur place. Clap de fin pour un mouvement qui tentera en vain de déstabiliser les premières élections multiraciales du pays en commentant quelques attentats.

Ils seront plus de dix mille à assister à ses funérailles. Bras levés au passage de sa voiture, drapeau de l’ancienne Afrique du Sud claquant au vent, tous étaient venus saluer celui qu’un classement national avait placé 25e personne préférée des Sud-Africains. Emprisonné en 1997 pour avoir tué un de ses domestiques noirs, il avait été libéré en 2004 et avait repris la tête de ce qui restait de l’AWB. « Au nom de dizaines de milliers de membres de l’AWB, en tant que mouvement de résistance afrikaner contre la répression des Blancs en Afrique du Sud, nous tenons à vous féliciter. Merci pour votre soutien à notre nation […] ».

Cyril Ramaphosa, président de l’Afrique du Sud.

La tentation de la sécession

À l’AWB, on attend beaucoup du président américain Donald Trump qui, en retour, a décidé de lancer une enquête officielle sur les meurtres des fermiers blancs. Le mouvement a repris de la vigueur depuis le projet de loi de redistribution des terres. « La nation Boer est la seule nation à avoir fait vœu à Dieu. Elle est destinée à réunir ses membres pour lutter pour sa liberté » avait déclaré le secrétaire-général de l’AWB, André Visagie, obligé de céder par la suite sa place à Steyn van Ronge après quelques tensions internes. Il a fini par créer sa propre organisation, la Gelofte Volk Republikeine. « Nous serons prêts à toute attaque et sommes en mesure de nous protéger. Nous n’hésiterons pas à montrer que nous ne sommes pas d’accord avec la façon dont les choses se passent en Afrique du Sud » avait-il encore averti. Un discours identique que l’on peut entendre parmi les membres de l’AWB qui ont ressorti les chemises kaki ornées du vierkleur, le drapeau aux quatre couleurs du Transvaal, et qui bénéficient du soutien affiché du chanteur populaire Steve Hofmeyr. « Nous ne permettrons pas que des fermiers blancs soient assassinés » a prévenu Van Ronge, pur produit afrikaner qui réclame un référendum sur l’autodétermination des Afrikaners à pouvoir vivre dans un État séparé et qui affirme que les adhésions n’ont cessé de se multiplier. Et même si « le but de l’AWB est aujourd’hui de préserver la pureté [chrétienne] blanche de [son] peuple » – il se défend d’ailleurs d’être raciste puisqu’il travaille avec beaucoup de Noirs dans sa ferme –, Van Ronge regrette que le président Cyril Ramaphosa n’ait pas répondu à ses demandes d’entretien. « Nous sommes pourtant ouverts à toute discussion ». « Je ne veux pas la guerre, mais dans ce pays nous sommes menacés et nous devons nous protéger et former notre propre république » renchérit alors Franz Jooste du Kommando Corps, un camp controversé d’entraînement militaire pour jeunes Afrikaners (qui n’ont pas connu l’apartheid), proche du mouvement. « Le jour où il y aura des saisies de fermes par le gouvernement, il y aura forcément du sang. L’AWB ne sera pas l’agresseur mais nous n’hésiterons pas à défendre le peuple » avertit Steyn van Ronge, en uniforme. Le rêve de Nelson Mandela a décidément définitivement vécu.

Par Frederic de Natal

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