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César et Rosalie

Tourné en 1972, ce film de Claude Sautet qui connut un immense succès public, non démenti jusqu’alors, est symbolique d’une époque. L’entrée dans la décennie soixante-dix a marqué un tournant à la fois sociologique, culturel et évidemment politique et économique.

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César et Rosalie

Avec elle, nous rentrions dans une ère qui commençait de tourner le dos à la France d’après-guerre ; une nouvelle génération, qu’on appelait les « baby-boomers » proclamait avec force son irrépressible désir de « jouir sans entrave ». La petite bourgeoisie, brandissant sa liberté sexuelle en étendard, singeait en vain ses aïeux de 89, non point en décapitant un roi qu’elle n’avait plus mais en rompant avec toute attache traditionnelle qui, jusque-là, reliait les générations entre elles. Avec l’avortement, le collège unique, le divorce par consentement mutuel, le regroupement familial, la crise pétrolière, c’est tout un séisme dévastateur qui va corroder et ébranler les murs porteurs de la civilisation française, dont nous subissons encore aujourd’hui les ondes de choc. César et Rosalie, par son sujet somme toute assez convenu (un chassé-croisé amoureux entre une femme mariée, son amour de jeunesse qui resurgit et son mari cocu qui finit par devenir consentant au point de se lier d’amitié avec son rival), contient tous les ingrédients sociologiques de cette époque travaillée par le déconstructivisme : ringardisation du mariage, ode à l’union libre, relativisation de la famille… Entre Jules et Jim (film de François Truffaut auquel il fut comparé) et Madame Bovary (célèbre roman que l’on ne présente plus et dont l’adaptation, quelques années plus tard, par Claude Chabrol, n’autorise pas tous les rapprochements), le film, brillant malgré tout, oscille entre deux mondes (tradition et modernité) et deux attitudes (fidélité matrimoniale ou libertinage adultérin, ridicule obstination du mari trompé ou résignation), sans moralisme ni psychanalyse. Si les interprètes jouent juste, le regard du réalisateur est d’une fine acuité.

Un mélange de charme dangereux et de beauté innocente

Claude Sautet réalise sans doute son meilleur film, lors même qu’il avait déjà démontré un talent certain, notamment dans le polar. Son Classe tout risque (1959), efficace film noir adapté du roman éponyme de Jose Giovanni avec Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo, vaut les meilleurs films de Jean-Pierre Melville. Il y aura ensuite L’arme à gauche (1965) avec le même Ventura, où Sautet mêle avec brio aventure et polar. Bref, le cinéaste semblait prédestiné au film d’action et non à la peinture naturaliste et relativement figée à laquelle il nous habituera par la suite avec des films plus intimistes tels que Les Choses de la vie (1970, avec Romy Schneider et Michel Piccoli), Vincent, François, Paul et… les autres (1974, avec Yves Montand, Gérard Depardieu, Michel Piccoli, Serge Reggiani, Stéphane Audrand), Une histoire simple (1978, avec Romy Schneider, Bruno Cremer, Claude Brasseur, Sophie Daumier), pour ne citer que les plus représentatifs d’une œuvre qui a fini par occulter son début de carrière. Sur un scénario écrit par lui-même en collaboration avec Jean-Loup Dabadie (Les Choses de la vie) et Claude Néron (Vincent, François, Paul… et les autres, d’après son propre roman, La Grande Marrade), Sautet décrit, avec nostalgie et humanité, un triangle amoureux qui aurait pu rapidement virer à l’ennui mortel s’il n’avait pris soin d’introduire un authentique suspense dans un « thriller » sentimental entièrement porté par Romy Schneider. Au style irréprochable du cinéaste répond un jeu tout en subtilité de cette dernière qui s’imprime sur la pellicule avec grâce et délicatesse mais aussi avec une froide détermination contrastant habilement avec le jeu bondissant et allègre (parfois aux limites du cabotinage) de Montand, lui-même complètement opposé à la virilité ténébreuse et introspective de Sami Frey. Sautet appréciait beaucoup la comédienne dont il disait qu’elle était « un mélange de charme dangereux et de beauté innocente. […] Romy, c’est la vivacité animale avec les changements brutaux, l’agressivité la plus virile et la douceur la plus subtile. C’est une actrice qui dépasse le quotidien pour atteindre des dimensions solaires ». César et Rosalie, c’est aussi une photo impeccable due à Jean Boffety, chef-opérateur attitré de Robert Enrico (Les Grandes Gueules, Les Aventuriers) mais aussi de Claude Sautet. Et c’est encore une partition de Philippe Sarde dont les instrumentations riches et décalées ornent savamment le film : les notes mélancoliques en arrière-fond, accompagnant la lecture de la lettre de Rosalie, suggèrent précisément son humeur du moment. Une chronique de mœurs d’une qualité indéniable. 


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