France
Colloque à l’Institut de France : Jacques Bainville
Le 9 octobre 2026, de 8h45 à 13h30, sous la présidence de Georges-Heni Soutou.
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Exposer les doctrines, faire connaître les hommes, éclairer les actions. Un siècle et demi d’occasions manquées. Une extrême droite nuancée et contrastée. Le goût du geste au détriment de l’efficacité. Peu d’élus, peu de fonctionnaires. Le passé éclaire l’avenir.
Des idées, des hommes et des moments, voilà sans doute les trois éléments qui peuvent éventuellement permettre à une famille politique de jouer un rôle dans la vie de la Cité. Ces idées, ces hommes et ces moments, c’est ce qu’analyse Olivier Dard dans la somme qu’il vient de publier, intitulée Histoire de l’extrême droite française et sous-titrée « de 1870 à nos jours ». On connaissait déjà la qualité des travaux d’un historien qui s’est penché, entre autres, sur Maurras, la Synarchie, l’OAS ou les relèves des années 30, et son goût pour des sources qu’il aime à disséquer, à interroger, à croiser. Voici 718 pages d’analyses fouillées, servies par un style clair et vivant, auxquelles s’ajoutent 140 pages de notes et 40 d’index…
Les études de ce type font courir divers risques aux chercheurs. On rencontre parfois des analystes des idées qui finissent par se perdre dans le détail des programmes et surévaluent bien souvent leur impact réel sur la politique du temps. Inversement, d’autres auteurs ne veulent voir que les hommes et tout expliquer, non plus par les doctrines, mais par des choix personnels. Le tout sans compter les amateurs de fiches dont les ouvrages sont un minutieux recensement des plus petits groupuscules, aux effets politiques bien mineurs.
On ne peut que noter l’équilibre de l’ouvrage d’Olivier Dard. Si les études portant sur les « droites nationales », les « nationalismes », « l’extrême droite » ou les « droites radicales », quelles que soient les dénominations, sont régulières, elle est la première à offrir une synthèse aussi riche. Historien des idées, notre auteur présente les programmes, lit les manifestes, suit les doctrines et dissèque la presse partisane. Mais la richesse de la documentation qu’il réunit le conduit en même temps à évoquer les hommes qui se mettent au service de ces idées – ou qui les utilisent au service de leur propre carrière. On comprend à le suivre combien la politique, si elle suppose bien de prendre position sur les grands choix de la vie de la Cité, est aussi une affaire d’hommes, avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs compromissions, parfois nécessaires, leurs hésitations, leurs interrogations – Dard ne négligeant pour les débusquer aucun livre de mémoires des principaux acteurs. À un moment, ce sont bien en effet ces hommes qui mettront, ou non, les idées en action, et changeront ainsi, ou pas, la vie de leurs contemporains.
À un moment. Car si les idées peuvent soulever l’enthousiasme, si les hommes peuvent être à même de les faire déboucher sur une action politique, encore faut-il que les temps s’y prêtent. L’art de notre historien est de nous montrer que, de 1870 à nos jours, pendant 150 ans donc, les occasions n’ont pas manqué aux droites nationales pour jouer leur partition dans la politique française : la défaite de 1870 et le désir de « revanche » qui en découle, la naissance du nationalisme – ou la droitisation de ce dernier, de Déroulède à Barrès –, les crises des régimes des Troisième et Quatrième républiques – et maintenant celle de la Cinquième –, les guerres (deux guerres mondiales, une guerre froide, des guerres de décolonisation), les désirs de relève, de changement, la situation internationale, avec la place de la France face aux USA ou à l’URSS d’abord, de l’Union européenne ensuite… Que d’occasions !
L’ouvrage d’Olivier Dard offre une analyse fine de ce que furent les droites nationales dans le temps, de la manière dont elles tentèrent de s’affirmer politiquement. Sous quelles formes, avec quelles affinités, et où les classer, que ce soit selon leurs programmes – doit-on parler de nationalisme, de fascisme, d’extrémisme ? – ou leurs modes d’action – furent-elles rassemblement d’activistes ou jeux d’intellectuels ? Dans son étude il prend en compte, pour en interroger les conclusions au regard des plus récentes recherches, les travaux de ses prédécesseurs, de René Rémond à Zeev Sternhel, de Raoul Girardet à Pierre-André Taguieff. C’est ainsi que, revenant sur les chiffres véritables du nombre de militants de telle formation, ou ceux de la diffusion de ses journaux, mettant à jour l’effet de relectures bien postérieures aux évènements auxquels hommes et partis ont pu participer, cherchant les tournants des dates-clés, l’historien écarte nombre de légendes trop complaisamment véhiculées – noires ou dorées. Dard, on l’a dit, aime les sources et les faits, et même emporté par un objet d’étude qu’il connaît aussi bien que l’histoire des mouvements « Algérie française » reste à la distance suffisante pour permettre à son lecteur de comprendre ce qui, dans un foisonnement de groupuscules et une succession de guerres intestines, est important au regard de l’affirmation politique d’une famille de pensée.
Il n’hésite pas à déconstruire l’image d’Épinal de l’extrême droite, œuvre souvent de ses ennemis et complaisamment relayée par les médias. Ses militants sont-ils de simples nervis de la droite libérale-conservatrice ? Au contraire, nombre d’entre eux la conspuent. Des mystiques aveuglés par la religion ? On y rencontre parfois des « cathos tradis », des partisans de l’alliance du trône et de l’autel en passant par le Chouan de la Mitidja et le séminaire d’Écône, mais les droites nationales se tiennent aussi à distance des églises, comme Maurras, quand elles ne font pas, comme la Nouvelle droite, du christianisme le « bolchévisme de l’Antiquité ». Elles seraient racistes ? Si, effectivement, une composante racialiste existe bien, aussi indéniable, que limitée, les discours visant à préserver la cohérence du « peuple de souche » semblent aujourd’hui moins racistes que certains discours anti-racistes dirigés contre « les Blancs » par des Indigènes de la République. Colonialiste ? Elle s’est défiée de l’épisode colonial, y voyant une perte de moyens pour une « revanche » qui l’obsédait, et ne s’est souvent lancée dans la défense de l’Algérie française que par un sursaut d’orgueil blessé. Est-elle un simple rassemblement d’activistes au front bas ? Des intellectuels en renom en ont fait partie, de Barrès à Raspail, le journal L’Action française était admiré pour sa qualité même par ses adversaires politiques, et elle ne cesse de créer des cercles d’études, affirmant que l’on ne peut agir politiquement sans un corpus bien maîtrisé. Violente ? Les statistiques le prouvent, bien moins qu’une extrême-gauche qui prétend toujours que sa violence n’est qu’une défense. Et quand cette violence déborde, comme au 6 février 34, c’est finalement la gauche qui, dans les mois qui suivent, se sert de l’événement pour contrôler la rue et prendre le pouvoir.
Car pour la prise de pouvoir, c’est une suite d’échecs. Les salons, les ligues, les partis, les cercles d’étude, qui pensent être en avance et préparer l’avenir, sont finalement tous en retard. Les activistes se divisent en groupuscules au gré des conflits d’hommes, les intellectuels en intransigeantes chapelles doctrinales. Les mythes célébrés, du culte des vaincus à celui des réprouvés, conduit à préférer la « belle défaite » à la victoire déshonorante. Une partie de ces droites a le goût de l’attitude et du beau geste au détriment de l’efficacité politique. D’autres, qui se veulent, eux, « efficaces », sont finalement contre-productifs en offrant des armes à leurs adversaires. D’autres, enfin, finissent par mendier la reconnaissance du système qu’ils prétendent attaquer – qu’elle soit intellectuelle ou politique.
Et dans ce tableau, si l’on voit des intellectuels, si l’on remarque des militants, où sont d’ailleurs les vrais politiques ? Dans les rangs de ces droites nationales marginalisées depuis 150 ans, pas ou peu d’élus qui auraient appris le métier de la politique, ses rouages, ses méthodes. Pas ou peu non plus de ces hauts fonctionnaires indispensables au bon fonctionnement de l’État. Quand Dard évoque la période de Vichy, alors qu’une partie au moins des droites a pu penser que l’État allait appliquer son programme, c’est pour en noter les limites : la lutte contre « l’anti-France » la couvre d’ignominie, et ne lui reste que l’Éducation nationale. Dans les autres secteurs, ce sont les « technos » et les « planistes » progressistes qui dirigent.
Et c’est ainsi, en analysant les rapports nécessaires autant qu’ambigus existant entre les idées, les hommes et les moments, qu’Olivier Dard nous offre non seulement une somme historique mais aussi une passionnante réflexion politique, au meilleur sens du terme. Cette Histoire de l’extrême droite française, qui dépasse largement la seule « extrême droite » stricto sensu, permet en effet, comme toute analyse historique sérieuse, de savoir ce qui s’est réellement passé. Mais elle ouvre aussi des perspectives pour comprendre ce qui se passe… ou qui pourrait se passer. Une lecture indispensable.

Illustration : Trop tôt ou trop tard, la malédiction de l’extrême droite.
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