« Au cours de l’été 1958, alors que les Français, bon gré mal gré, s’abandonnaient à l’une des mystifications les plus glorieuses de leur histoire, je fus désigné d’urgence par les fumeurs de mon clan pour rédiger un rapport sur la nouvelle présentation du paquet de gris.
Le propos est jugé futile par les esprits du mètre étalon quand on sent venir du micmac dans les poids et mesures. Où serait en effet le charme du mouvement si, par-ci par-là, quelques points stupides et fixes ne lui prêtaient au moins une apparence de réalité ? Pour la surveillance de ces points on trouve toujours assez de gardiens bénévoles et bornés à souhait. Ainsi pouvons-nous apprécier comme il faut notre monde en perpétuel devenir grâce aux maniaques et aux philosophes attentifs à nous dire dans quelles mesures et conditions les valeurs présumées éternelles suivent le train, lambinent ou récalcitrent. Au nombre desdites valeurs précisément, il m’a toujours plu de ranger le paquet de gris. De toute manière cet objet présentait encore à mes yeux un aspect de la France assez original et bien venu pour y surprendre la moindre velléité de transformation et m’en inquiéter. Aussi bien avait-il semblé à mes amis que l’éternité de la France, agréable postulat, se réfugiait plus volontiers dans le paquet de gris que dans nos formes de gouvernement.
L’enquête proposée, outre son intérêt général, venait à point occuper les loisirs où me laissaient alors les opérations du premier referendum, pratique à laquelle mon éducation morale et même politique m’interdisait de participer. Ce n’est pas d’hier, en plus, que la prétention de ces gérondifs me dégoûte. Je n’aime pas que le peuple soit consulté sous l’autorité d’un participe futur passif et encore pris substantivement. Il ne peut sortir qu’un non-sens. Grâce à Dieu il n’y a pas eu de referendum pour le paquet de gris, l’usage n’étant pas encore de procéder à la consultation des intéressés quand il s’agit de modifier la tenue des caporaux ordinaires ou le paquetage des scaferlatis, mais les promoteurs de dignité humaine s’en occupent. […]
Le paquet, un peu ratatiné, n’avait pas été ouvert.
Donc, à peu près le même jour, nous furent donnés dans leur nouvelle présentation la République française et le paquet de gris. Nous pûmes dire un instant que c’était encore le même tabac. […]
Les fumeurs de ma génération, pour qui notre paquet avait pris l’importance d’un objet rituel, sinon les vertus d’un emblème patriotique, allant parfois jusqu’à revêtir les caractères d’un mythe, ceux-là, bien sûr, ont pris ombrage de la nouveauté, par principe. Ils n’ont pas tort. Ils auront de moins en moins tort. Plus nous allons et plus il convient de se méfier du nouveau qui se veut synonyme de mieux. La prétention est devenue despotique. Il serait même question aujourd’hui de pénaliser les individus surpris en flagrant délit de nostalgie active. Le conditionnement des tabacs, des cervelles et des produits manufacturés est soumis à la loi du progrès universel, et quiconque douterait que demain tout entier soit meilleur qu’hier est déclaré ennemi de l’homme ou aliéné mental. […]
Un ami, l’autre jour, m’a montré quelque chose de bien émouvant : les objets trouvés dans les poches de son père, tué à l’ennemi en 1917. Le couteau, le papier à cigarette et le paquet de tabac. Je pris ces choses, une à une, avec précaution et comme l’envie retenue au bout des doigts de faire les gestes qu’elles attendaient. Tout cela était très sec, très mort, très archéologique et tellement saturé que toute la guerre me remplissait la main. Il n’y avait pas grand-chose à dire. Sachant bien qu’il ne ferait pas un mauvais placement, l’ami me proposa en cadeau le paquet de tabac. C’est ça le trafic de l’amitié ; pour prix d’un objet très cher, unique au monde, on se contentera de la seule conviction qu’il est bien estimé à sa valeur exorbitante. Le paquet, un peu ratatiné, n’avait pas été ouvert. Le soldat venait de le toucher. À l’instant de monter à l’assaut ou de prendre le guet, il avait en poche l’humble témoignage des hautes sollicitudes et cautions de l’État. Je ne veux pas dire qu’il est mort pour la raison du grocu, mais tout est dans tout, on se paye de symboles, et au nom de cette relique, je tenais à rendre un dernier hommage au paquet de gris disparu dans son emballage sinon millénaire, du moins assez vieux déjà pour être admis en tradition. »
Extrait de : Jaques Perret, Rapport sur le paquet de gris, Aspect de la France, 1964.
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