Recevez la lettre mensuelle de Politique Magazine

Fermer
Facebook Twitter Youtube

Article consultable sur https://politiquemagazine.fr

Accélérationnisme : le CEO qui voulut être roi

En France comme aux États-Unis les influenceurs issus du milieu de la finance et de la nouvelle droite technophile entendent réactiver l’idéologie du progrès porté par l’innovation pour demander l’accélération technologique du capitalisme, imaginant en cela pouvoir résoudre la crise de la démocratie par son dépassement.

Facebook Twitter Email Imprimer

Accélérationnisme : le CEO qui voulut être roi

Seulement, ne sont envisagées que des formes plus ou moins parodiques d’autocraties et de dictatures technologiques que les idéologues droitiers s’empressent de reprendre à leur compte en s’imaginant, au moins symboliquement, échapper au système d’oppression en train de se mettre en place globalement, sans eux, bien évidemment.

La dynamique capitaliste

Contrairement à l’idée marxiste ou néoclassique selon laquelle le capitalisme constitue un agencement économique et social statique, Joseph Schumpeter, aujourd’hui de nouveau populaire parmi les économistes, avait compris qu’il s’agit d’un processus d’évolution permanente1, voire de révolution permanente2. L’économiste définit le capitalisme comme « un système économique fondé sur la propriété privée des moyens de production et sur la poursuite du profit, dont le moteur principal est l’innovation entrepreneuriale ».

Portée par les entrepreneurs, l’innovation constitue un mécanisme de changement continu : elle introduit non seulement de nouveaux produits, mais aussi de nouvelles méthodes de production et de nouvelles technologies. Celles-ci maintiennent la concurrence en vie et font émerger les grandes entreprises motrices de l’innovation. Le revers de cette révolution permanente est bien connu. C’est la destruction créatrice qui rend obsolètes les anciennes technologies, les anciennes organisations du travail et du capital comme les modes de vie qui les soutenaient sous la pression concurrentielle.

La classe managériale

La classe sociale qui fait de l’entrepreneur la clé de voûte du capitalisme ainsi décrit n’est pas tant la bourgeoisie que la classe managériale ou technocratique3. Elle est constituée des professionnels qualifiés nécessaires au bon fonctionnement des organes de planification du capitalisme industriel et financier (ingénieurs, cadres financiers, bureaucrates de haut niveau) qui s’est substitué au premier capitalisme marchand. L’innovation de marché est pour cette classe à la fois une justification de son existence, puisqu’elle participe à introduire le changement, et une valorisation de son existence économique et sociale : les entrepreneurs proviennent globalement de cette classe managériale et bénéficient en premier lieu d’un système économique dont ils sont, à tort ou à raison, les clés de voûte.

Une telle organisation économique, à la fois progressiste, hiérarchique et élitiste, a trouvé sa traduction politique aux États-Unis et en Europe en s’appuyant sur le caractère oligarchique de la démocratie représentative4. Ce caractère oligarchique n’a fait que s’amplifier après-guerre, puis s’accélérer avec la financiarisation à partir des années 1970 et, aujourd’hui, avec l’accélération technologique portée par l’IA.

Le déséquilibre en faveur de l’oligarchie au sein des institutions démocratiques a aussi été un exercice de dévoilement : les institutions et le lexique politique qui incarnaient les contre-pouvoirs concrets de la souveraineté populaire, mais aussi individuelle, sont en voie d’obsolescence aux yeux de la classe managériale, au profit de ceux qui reflètent ses intérêts, son expertise et son idéologie post démocratique (le marché, l’état de droit, l’Etat-entrepreneur).

La nouvelle droite technophile

C’est au sein de cette classe que, parmi les idéologies post démocratiques, se sont formées les idées portées par la néoréaction et les Dark Enlightenment. Il est difficile de rassembler sous une même bannière cet ensemble d’idées, de libelles et de productions idéologiques dispersés sur des sites, blogs et essais de qualité très inégale, qui n’intéressaient jusqu’à présent qu’une fraction marginale de la classe managériale nord-américaine5.

Frustrée par certains aspects du progressisme dominant et par une démocratie jugée inefficace et tenue par des incompétents, cette constellation idéologique doit une grande part de son succès à ses canaux de diffusion (internet, blogs, forums de discussion, réseaux sociaux et plateformes numériques) ainsi qu’à un public plus jeune que les consommateurs habituels d’idées. Le style grandiloquent et apocalyptique de certains de ses représentants se prête particulièrement bien à la polarisation idéologique encouragée par les réseaux sociaux.6 Au sein de cette nébuleuse droitière s’est forgée l’idée qu’accélérer l’évolution du capitalisme supposait de trouver un système institutionnel mieux adapté à sa nature évolutionnaire, oligarchique et élitiste.

C’est donc tout naturellement que certains ont non seulement réinvesti la pensée réactionnaire la plus autoritaire (Bonald, De Maistre, Cortés), mais aussi croisé les réflexions autocratiques du passé avec les visions les plus fantasmagoriques sur la supériorité de la gouvernance d’entreprise par rapport à la démocratique (Curtis Yarvin), afin d’accoucher de nouvelles théories populaires à la fois compréhensibles par les militants droitiers les plus frustes et par les managers ou technocrates les plus incultes.

Les idées selon lesquelles les avancées technologiques pourraient dissoudre les problèmes politiques d’aujourd’hui ont toutes en commun d’imaginer qu’il ne s’agit que de problèmes techniques temporaires là où ils ne sont que la surface émergée de tensions, d’antagonismes et de transactions contingentes entre groupes sociaux et groupes d’intérêts dont les intérêts varient et se transforment en permanence7. Si les experts gouvernaient le monde, la politique ne serait qu’un problème à résoudre, et qui serait vite résolu par l’exercice de sa magie propre, qu’elle vienne de sa compétence scientifique, organisationnelle ou morale.

L’autorité directoriale proposée par les « néoréactionnaires » pourrait ainsi prendre la forme à la fois de la monarchie et de la gouvernance d’entreprise, dans lequel le chef d’État aurait la place d’un CEO chargé de faire prospérer le pays sous peine de licenciement. Joseph de Maistre et Lee Kuan Yew marcheraient idéalement main dans la main, légitimant l’hybridation de l’État américain, du secteur financier et de la tech.

La légitimité à l’ère hypermoderne

L’ordre social de la monarchie absolue reposait idéologiquement sur le droit divin, cette légitimité de l’Ancien Régime qui se traduisait par une société d’ordres où chacun avait plus ou moins intériorisé sa place et son statut. Cette légitimité a complètement disparu au cours du XIXe siècle8. Aujourd’hui, seul l’absolutisme de la volonté populaire, tel qu’il est porté par les populismes, semble encore capable de recueillir une adhésion large.

L’organisation interne de la grande entreprise répond, quant à elle, à une imperfection du marché : pour capter des profits, les individus s’associent afin de réduire les coûts de transaction inhérents aux échanges marchands (coordination, information, contrôle, etc.). Selon la théorie de Ronald Coase9, l’entreprise existe précisément parce qu’elle permet d’économiser ces coûts par rapport à un pur mécanisme de marché.

Cependant, cette logique n’est pas mécanique ni parfaitement rationnelle. L’entreprise reste une organisation humaine traversée de conflits d’intérêts : problèmes d’agence (entre actionnaires, dirigeants et salariés), bureaucratie interne, recherche de rentes, et pression à court terme des marchés financiers. Son efficacité n’est donc pas garantie. Ce qui la discipline, c’est la concurrence : c’est parce qu’elle génère un profit supérieur aux coûts de son organisation qu’elle survit et se développe. Si ses coûts internes deviennent trop élevés ou si elle crée moins de valeur que ses rivales, elle perd des parts de marché, voit son cours baisser, ou finit par disparaître. La profitabilité agit ainsi comme un filtre sélectif puissant, même s’il est imparfait.

L’État, à l’inverse, exerce un monopole coercitif sur son territoire. Il ne fait pas face à une concurrence directe équivalente. Pour se réformer, il doit recourir à des substituts au marché (essentiellement la planification bureaucratique et les incitations politiques). Il peut s’inspirer de l’entreprise privée (méthodes de management, indicateurs de performance, recrutement externe), mais ses évolutions internes répondent prioritairement aux intérêts des bénéficiaires de ses largesses (clientèles électorales, syndicats, grands groupes, bureaucratie elle-même) plutôt qu’à la recherche de profit. En conséquence, même lorsque la gouvernance de l’État se calque formellement sur celle de l’entreprise, elle tend à servir d’abord la consolidation du pouvoir politico-managérial plutôt qu’une réelle optimisation économique. La discipline de marché ne s’exerce pas directement sur son organisation interne.

L’esclave satisfait

En conclusion, l’attrait de cette idéologie néoréactionnaire en France offre un spectacle étrange et contrasté. Une fraction de la droite internet s’en est emparée pour l’enrichir, développant des aspects certes contestables, mais intellectuellement stimulants10. Une autre fraction, plus novice sur le sujet, s’en est emparée pour contester à la gauche le monopole du progressisme. Elle ne semble pas avoir compris la place qu’elle occupait dans les nouveaux rapports de domination que cette idéologie fragmentaire propose d’imposer en lieu et place de la vieille démocratie occidentale.

Parce qu’elle est d’abord le sous-produit idéologique de la fraction de la classe managériale qui bénéficie de l’innovation capitaliste dopée par les nouvelles technologies, elle n’offre rien d’autre au reste de la population, aux États-Unis comme en Europe, qu’une promesse de soumission et de domination légitimée par une prospérité dont elle est seule à définir les termes et à évaluer l’impact. Elle constitue pour la classe managériale une nouvelle idéologie tyrannique, et pour les autres, une idéologie d’esclaves technologiques. Ses promoteurs droitiers en sont les cheerleaders inconscients.

 

1 Schumpeter, Joseph A. Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942.

2 Appleby, Joyce. The Relentless Revolution: A History of Capitalism, 2010.

3 Kocka, Jürgen. Histoire du capitalisme, Éditions Markus Haller, 2017/2023.

4 Manin, Bernard. Principes du gouvernement représentatif, 1995 et Castoriadis, Cornelius. La Société bureaucratique, 1973.

5 Miranda, Arnaud. Les Lumières sombres, 2025/2026.

6 On pense ici aux envolées politico-théologiques brumeuses d’un Peter Thiel, qui fascinent une partie de notre classe dominante, ravie qu’un oligarque de la tech puisse également s’en faire la Pythie hallucinée.

7 Morozov, Evgeny. To Save Everything, Click Here: The Folly of Technological Solutionism, 2013.

8 Gauchet, Marcel. La Révolution moderne (L’Avènement de la démocratie, tome 1), 2007.

9 Coase, Ronald H. The Nature of the Firm, Economica, 1937.

10 Nous pensons ici au petit groupe de Rage Culture, qui a réussi le tour de force, en surestimant la cohérence et la profondeur de la galaxie néoréactionnaire, de produire un contenu original et bienvenu s’en inspirant au sein d’une droitosphère francophone généralement atone et intellectuellement bornée.

 


Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.

Facebook Twitter Email Imprimer

Abonnez-vous Abonnement Faire un don

Articles liés