L’obsession de la trace anime nos présidents de la République, singeant à distance les grands monarques bâtisseurs. Beaubourg sur le trou des Halles pour Pompidou, le Musée d’Orsay pour Giscard, la Pyramide du Louvre, l’Opéra Bastille et la Bibliothèque nationale de France pour Mitterrand, le Musée du quai Branly pour Chirac. Ensuite tout s’est détraqué. Nicolas Sarkozy, et c’est tant mieux, n’a pas réussi à faire advenir sa Maison de l’histoire de France. Quant à François Hollande, il accouche d’un Mucem à Marseille voulu et pensé par d’autres.
Avec Emmanuel Macron s’ouvre, comme de juste, une page nouvelle. Quelque chose de jamais vu. Au lieu d’ajouter, on soustrait. Au plein succède le vide. Il fallait y penser. C’est tout l’objet du récent projet de Loi adopté par le Parlement et très habilement et vigoureusement poussé par le président de la République. Il s’agit de la loi n° 2026-351 du 9 mai 2026 relatif à la restitution de biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite. Qui ne serait pas favorable à la restitution de biens culturels volés ? Mais il s’agit, en fait, de tout autre chose.
Le patrimoine culturel public est composé d’œuvres, d’objets, de documents, collectés, déposés, conservés dans nos musées, bibliothèques et dépôt d’archives. Ce patrimoine est imprescriptible et inaliénable. Une fois l’un de ces biens entrés dans les collections publiques, il devient impossible de le prescrire, c’est-à-dire de l’en soustraire ou de l’aliéner, c’est-à-dire de le vendre.
L’invention du patrimoine est l’un des fruits de la Révolution française. Le noyau de nos collections publiques s’est constitué alors, par des saisies auprès des familles nobles émigrées ou des ordres religieux, objets qui encombraient souvent les biens nationaux bientôt promis à la découpe. Parallèlement les collections royales deviennent nationales. Depuis cette lointaine période, le patrimoine culturel public n’a cessé de s’enrichir, parfois par le biais d’autres saisies (l’on pense aux guerres de l’Empire) mais le plus souvent par des legs et des acquisitions, tout particulièrement ces cinquante dernières années où les moyens de la culture se sont grandement accrus. Il y eut également des circulations entre des collections au départ assemblés pour des motifs savants, géographiques ou ethnographiques et ayant ensuite gagné un statut culturel avec l’invention des « arts premiers » par exemple.
Nos futures vitrines vides
Mais revenons au dessein présidentiel, désormais devenu une loi. Lors de sa première présidence, Macron a mandaté deux personnalités afin de produire un rapport sur la restitution du patrimoine africain. Felwine Sarr, économiste sénégalais, et Bénédicte Savoy, historienne de l’art, professeur à Berlin, ont planché sur le sujet. Comme l’a pointé le journaliste Didier Ryckner, ni l’un ni l’autre ne sont véritablement compétents ni reconnus sur le sujet. Le président Macron déclare à Cotonou en 2017 : « Je suis d’une génération de Français pour qui les crimes de la colonisation européenne sont incontestables et font partie de notre histoire ». Et parmi les crimes de la colonisation figure, naturellement, l’appropriation illicite du patrimoine africain dont le rapport Sarr-Savoy encourage la restitution. Il s’agit bien sûr d’œuvres prises de vive force, mais très souvent aussi d’objets achetés dans le contexte colonial, c’est-à-dire implicitement sous la pression et dans le cadre d’un échange jugé inégal. Pour l’Élysée c’est une façon de tourner la page de l’ère coloniale et de renouer avec l’Afrique. L’on connait, à presque dix ans de distance, les résultats de cette démarche vers les pays africains et ses bénéfices sur notre image auprès d’eux.
Mais restituer est compliqué en raison de l’imprescriptibilité et de l’inaliénabilité. Ainsi il faut à chaque fois une loi pour déclasser les objets et les rendre. Ce fut le cas pour les statues restituées au Bénin en 2021. Il faut donc systématiser, rendre plus facile, industrialiser, et c’est tout l’objet de la loi récemment adoptée par le parlement.
Car parallèlement un autre mécanisme est déjà à l’œuvre. Le fonctionnaire a fonctionné et le ministère de la Culture s’est doté d’une mission « Provenance », mandatée pour s’attacher à des restitutions parfaitement incontestables et légales : les spoliations des familles juives de 1933 à 1945 et les restes humains. Et voici les différentes structures en charge de notre patrimoine, les grands établissements culturels, le Louvre, Orsay, le quai Branly, la BnF, lancés dans un véritable travail d’introspection sur la provenance des collections dont elles ont la garde. Les jeunes conservateurs émoulus des écoles professionnelles se vivent comme les descendants des fameux Monuments Men de la Seconde Guerre mondiale, enquêtant sur les entrées suspectes des années noires, traquant les œuvres spoliées par les nazis, ou achetés à trop bon compte par ce Monsieur Klein si bien dépeint par Joseph Losey, puis revenues dans nos musées à la faveur de ventes ou de legs ; ou bien encore ces œuvres orphelines déposées dans les collections nationales après la guerre faute d’avoir retrouvé leurs propriétaires légitimes morts en déportation.
Dans chaque établissement public travaillent des correspondants « Provenance » traquant le tableau pas net, le livre illégitime, l’objet d’art au passé tortueux. La bonne parole se diffuse par les canaux des écoles professionnelles où le sujet« Provenance » est à la mode. Les mécanismes de tutelle en région sur les musées de France ou les bibliothèques municipales classées diffusent cette nouvelle politique publique.
Avec la loi de 2026, ce qui était limité aux spoliations nazies et aux restes humains est désormais étendu dans l’espace (ce n’est plus seulement l’Afrique) et dans le temps (1815-1971). C’est l’extension du domaine de la lutte. Et il n’est plus besoin d’adopter une loi pour chaque objet : il suffit qu’il réponde aux critères de la loi nouvelle. Les appétits chinois, coréens, algériens, africains, mexicains s’aiguisent. Car les tourments de l’histoire ont amené dans nos musées, à la faveur d’entreprises coloniales ou d’actions individuelles de savants, de soldats ou de diplomates, menées pour la gloire de la France ou pas, une multitude d’objets qu’il sera désormais obligatoire de restituer s’ils sont revendiqués par des pays tiers.
Bientôt envolées toutes ces œuvres chéries par le Malraux du Musée imaginaire et conservées pieusement depuis des lustres. Codex mexicains, estampes chinoises, manuscrits coréens, bas-reliefs khmers, statues bantoues, tambours parleurs sénégalais, burnous d’Abd El Kader, vont pouvoir faire retour et laisser des places vides dans les vitrines. Le guichet est ouvert.
Nos futures vitrines vides
La porosité de la présidence Macron au discours décolonial est connue. Elle est perceptible dans d’autres projets lancés lors de ce second quinquennat, comme la commission d’historiens franco-algériens où circulent des « listes de course » d’objets à prélever au Musée de l’armée ou à Chantilly pour faire retour à l’Algérie. Lors d’un récent discours à Nairobi (Kenya), Emmanuel Macron a qualifié d’irréversible et d’inarrêtable le retour vers l’Afrique des œuvres pillées pendant la période coloniale, comme si sa politique n’était pas réversible et arrêtable…
Le rapport Alloncle sur l’audiovisuel public a bénéficié d’une extraordinaire visibilité. Par contraste, l’évolution législative en cours, pourtant tout à fait décisive, passe totalement inaperçue. Elle touche à la substance même du patrimoine culturel public dans l’indifférence absolue. Celle du public est compréhensible, entre crise énergétique et du pouvoir d’achat. Celle des professionnels des musées l’est beaucoup moins, mais s’explique par le devoir de réserve, l’efficacité du travail de culpabilisation, et peut-être aussi par le mépris secret et quelque peu raciste pour ces œuvres venues d’ailleurs. Pas de révolte ou de sabotage, c’est mauvais pour la carrière.
La passivité de nos politiques qui se disent patriotes et soucieux de notre passé est, quant à elle, incompréhensible. La représentation nationale compte 119 députés RN restés, à notre connaissance, parfaitement indifférents et muets face à cette loi. La recherche de respectabilité engagée par cette formation politique implique sans doute désormais une distance polie avec la colonisation ou la nostalgie pour l’Algérie française. Mais cette indifférence, voire cette ignorance, est coupable. Elle n’est pas digne d’un parti qui se dit de gouvernement et augure mal de cet avenir. C’est aussi le marqueur d’un mépris total pour les sujets culturels, pourtant structurants tant au plan identitaire qu’économique, ce qu’un Bolloré a bien compris. Une étrange défaite s’annonce.
Illustration : Le Président Macron devant les statues restituées au Bénin en 2021.
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