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Le credo politique d’un stoïcien gourmand

Deux essayistes importants de la droite française qui partagent une amitié nous offrent de suivre leur parcours et leurs idées. Le Pessimiste joyeux, ouvrage d’entretien de Mathieu Bock-Coté avec Laurent Dandrieu, nous permet de creuser la personnalité du plus parisien des Québécois, soumis aux aux questions que lui pose l’auteur de Rome ou Babel.

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Le credo politique d’un stoïcien gourmand

On ne présente plus Mathieu BockCoté, éditorialiste à CNews. Tenté un temps au Québec par les recherches universitaires, mais comprenant que son parcours politique parallèle fera de lui un paria au sein de l’institution – si tant est qu’il réussisse à l’intégrer –, il se lance dans les chroniques journalistiques puis dans la participation aux médias audiovisuels, libérant ainsi sa parole des « mille contorsions mentales » nécessaires « pour respecter les interdits institutionnels et moraux du milieu universitaire ». Mais revenir sur sa jeunesse québécoise permet de mieux comprendre son inquiétude sur la situation française actuelle, tant la question du maintien d’une identité nationale au sein de l’ensemble canadien est centrale. Car s’il étudie le multiculturalisme, qu’il va qualifier de « religion politique », s’il s’intéresse à la « révolution raciale », c’est en grande partie à partir du choc initial de la « dénationalisation tranquille » qui a frappé le Québec, et l’ouvrage permet, pour des Français qui très souvent ne la connaissent pas, de redécouvrir la lutte de la belle province pour son indépendance. Le jeune militant du Parti Québécois (indépendantiste) assiste en effet à l’échec du référendum et à cette « révolution tranquille » qui est à la fois affirmation nationale et rejet de la tradition : un nationalisme conservateur et traditionaliste jusqu’en 1960 devient progressiste et s’écarte de l’Église catholique. Bock-Coté s’interroge sur la manière dont les Québécois ont ainsi écarté le passé canadien français, devenu la « grande noirceur », pour basculer dans un monde multiculturel dans lesquels les Québécois « de souche » ne seraient finalement qu’une minorité parmi les autres. L’identité québécoise devient dès lors l’identité de toute personne résidant au Québec, elle n’est plus une identité enracinée dans l’histoire. C’est « la construction d’une société progressiste, altermondialiste, progressiste, féministe ; un petit paradis, bucolique, québécois ».

C’est toujours la gauche qui définit qui est qui

Dans ce cadre, cette pseudo-identité devient d’une part une sorte de folklore parmi les autres, mais elle est d’autre part stigmatisée, car « dans l’époque qui est la nôtre, la volonté qu’ont les peuples de conserver leur identité, d’assurer leur continuité historique sera inévitablement pensé comme du racisme ». Il faut dès lors savoir « faire avec » cette accusation qui ne peut que s’étendre : « Sachant que le racisme est considéré comme la pire chose sur terre, et que celui qui contrôle la définition du mot racisme peut contrôler tout le périmètre du pensable et du dicible dans l’espace public, on étendra sans cesse les définitions du racisme pour y intégrer tous les phénomènes qui relèvent de près ou de loin de l’identité nationale ». Être de droite ou de gauche ? Bock-Coté s’en moque, puisque c’est toujours la gauche qui définit qui est qui. « Ceux qui se couchent, elle les assimile au centre. Ceux qui chouinent sans la combattre vraiment, elle les nomme droite. Ce qui lui tiennent vraiment tête, elle les nomme extrême-droite ». Les modalités d’action ? Le conservatisme. « Je suis passé du conservatisme comme frein au conservatisme comme riposte. Parce qu’au fond des choses, on ne peut plus se contenter de ralentir le mouvement ». Un conservatisme qui est un national-conservatisme, on l’aura compris, avec une forte référence identitaire, mais aussi un libéral-conservatisme, attaché à une liberté économique mais pas libertarien, car notre Québécois ne croit pas « à l’utopie d’une privatisation intégrale de l’existence, d’une société délivrée du politique ». Un conservatisme qui a aussi nécessairement une dimension spirituelle : quand Laurent Dandrieu évoque une « droite Tolkien » et Roger Scruton, Mathieu Bock-Coté confirme qu’une « doctrine politique qui fait l’impasse sur les aspirations de l’âme humaine est évidemment condamnée à échouer ».

Le complexe médiatico-universitaire impose ses rituels

Comme beaucoup, notre Québécois a cru à un « printemps conservateur » en 2017, et selon lui « le moment conservateur a représenté la dernière chance de renouvellement intellectuel de la droite classique. Mais elle ne s’en est pas emparée. La question dominante est désormais celle du régime et du changement de peuple, car elles sont indissociables ». D’où l’importance, entre autres, de la question du référendum, de la possibilité réelle qui reste à un peuple d’agir malgré la technocratie qui entend le museler. Mais la question est aussi de savoir si les règles démocratiques elles-mêmes peuvent s’appliquer dans la situation actuelle. « Les mécanismes démocratiques – dit Bock-Coté – sont prévus pour fonctionner dans des sociétés cohérentes, à la fois culturellement et socialement ; mais aujourd’hui, les conditions d’exercice de la démocratie se sont affaissées. » Pour lui, nous sommes maintenant dans une post-démocratie, avec son « théâtre électoral », ses « résidus de liberté » et sa « circulation minimale des élites ».L’incapacité du « régime diversitaire » à résoudre les problèmes qu’il crée, les inquiétudes de l’oligarchie de l’extrême centre pour garder ses prébendes, conduisent le système à être plus directif, plus totalitaire que jamais, dénonçant et condamnant sans cesse, comme en URSS, des coupables extérieurs – ici les « porteurs de haine » – pour expliquer l’échec de ses utopies. Le complexe médiatico-universitaire, loin d’avoir disparu, continue de fixer les codes de respectabilité du politiquement correct, impose ses rituels à ceux qui ne veulent pas risquer la mort sociale, et face à cela c’est souvent la fuite, Bock-Coté évoquant cette bourgeoisie française dite nationaliste dont l’obsession est d’envoyer ses enfants vivre à l’étranger. Mais à Dandrieu, qui reconnaît son propre pessimisme et se demande si, lorsque les gens prennent conscience, ce n’est pas « que la situation est devenue tellement grave qu’elle en est irréversible », il répond que nous sommes de toute manière « condamnés à guetter les lueurs d’espérance ». Un dialogue complice entre deux intellectuels qui permet de mieux comprendre les enjeux de notre époque, un livre à lire absolument.

 

Illustration : Mathieu Bock-Coté, entretiens avec Laurent Dandrieu, Le pessimiste joyeux. Fayard, 2026, 264 p., 21,90 €

 


NÉCESSITÉ DU BANQUET

« Un ordre humain normal ne saurait être un ordre strictement matérialiste, un ordre strictement de l’ordinaire. Le propre de l’existence, c’est qu’il y a des marges qui nous fécondent avec une espèce d’élan spirituel ou esthétique. Elle déborde de partout, elle est organique, vivante. C’est formidable ! C’est le contraire du puritanisme débile qui vient avec tout régime messianique. Parce qu’un régime messianique considère que le seul bonheur autorisé, c’est la contemplation du paradis advenu : “Qu’il est bon de vivre en URSS !” Le puritanisme n’aime pas ce qui relève de la fête, tout ce qui relève d’une existence vraiment placée sous le signe de la joie. Parce que ça voudrait dire que l’essentiel de l’âme n’est pas capté par la contemplation du régime. […] Le banquet est l’ultime forme de résistance, parce que ça rassemble tout : l’excès, la fête, la conversation brillante et, en même temps, les chants paillards. Et aussi cette relation égalitaire, exceptionnelle, qu’est l’amitié. Et encore aussi la figure du désir pour l’autre sexe. […] Je tiens comme allant de soi que l’amour de la vie et l’amour de la table sont presque systématiquement liés. Et à table, avec les amis, quand on ripaille, on ne veut jamais vraiment que la soirée se termine. Le verre de plus n’est pas un verre de trop, c’est celui des dernières confidences, de l’aveu qui, enfin, peut venir, pour être ensuite oublié. […] Je mise sur le désir et le plaisir du banquet. Je mise sur la bête humaine dans son imperfection joyeuse, qui est une promesse de liberté bien plus grande que tous les discours utopiques ou rédempteurs qu’on nous propose. »

Extrait de Le pessimiste joyeux.

 


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