Notre ami et collaborateur Bruno Chambon, qui signait Stéphane-Chambon, nous a quittés le 2 mars dernier. C’est vraiment un grand regret de ne l’avoir pas revu depuis près de deux ans, après son installation dans son cher pays basque.
Les dernières images vivantes qu’il nous laisse sont ses visites qu’il nous rendait rue de Courcelles, à notre dernier étage qu’il gravissait à l’aide d’une canne sans barguigner vers ce « haut lieu » – au sens physique sinon moral du terme ! – où le poussait son amitié. Il arrivait et ouvrait la porte avec le sourire habituel et la remarque amusée. Et nous parlions politique, philosophie, littérature, journalisme et, évidemment, théâtre et cinéma.
Imbattable comme toujours ! Il parlait de tout avec sagacité, sans aucune suffisance, avec ce brin d’humour qui le caractérisait. Une aisance naturelle et sans fioriture rendait sa conversation amicale constamment agréable. Rien jamais ne transparaissait de son érudition. Il donnait l’impression de tout connaître comme ça, y compris les anecdotes les plus savoureuses qui prouvaient une intime connaissance des hommes. Cette culture variée et si vivante éclairait son visage, son regard et son sourire aussi d’une discrète flamme de bienveillante intelligence.
C’est une grande perte. Il nous a quittés aussi discrètement qu’il nous avait rejoints au début de l’aventure de Politique Magazine à l’orée du XXIe siècle. Il s’était attaché à ce qui était devenu « son » journal. Il l’aimait. Et c’était en quelque sorte réciproque : son journal l’aimait. Rédacteurs et lecteurs ! Sa chronique mensuelle était plus qu’appréciée, attendue, y compris par les théâtres et les acteurs. Un article de Stéphane-Chambon, écrit d’une plume aussi fantaisiste que savante, agrémenté toujours de deux ou trois vues de côté qui étaient autant de surprises, formait le plus bel argument d’une pièce, pour parler le langage des planches ; ou la plus claire des étoiles de satisfaction. Les morceaux qu’il nous servait, critiques de théâtre, mais aussi bien comptes rendus de lectures ou de conférences, biographies ou nécrologies de ses auteurs et acteurs préférés – il avait ses passions comme ses détestations –, coups d’éclairage sur les personnalités qui le fascinaient car il était facilement émerveillé et charmé, autant d’ailleurs que dégoûté, indigné, voire révolté, tout cela présenté avec une plume aussi profonde que primesautière, offrait à ses lecteurs des moments de pur délice où la finesse d’un bon goût assuré ajoutait au plaisir intellectuel de comprendre. Tout le monde pouvait le lire tant sa chaleureuse simplicité facilitait l’accès à ses jugements, parfois fort acérés. Sa sévérité n’était jamais méchante. Il évitait de courir les spectacles dont il savait d’avance qu’ils ne lui plairaient pas ou tout simplement qu’ils ne valaient rien. Il s’était constitué un vrai réseau d’amis dans cet univers si particulier où chacun se connaît ou plutôt se reconnaît.
Bien sûr, il fréquentait tous les théâtres mais il avait ses préférences. Il allait, avec assiduité, chez les politiquement et théâtralement incorrects. Par exemple, au théâtre du Nord-Ouest de Jean-Luc Jeener et au théâtre de Poche-Montparnasse de Philippe Tesson. Il en ramenait des billets aussi originaux et brillants que les spectacles, les acteurs, les auteurs qu’il chroniquait. Il parlait d’un Michel Bouquet, d’un Jacques Perrin, d’un Jean-Louis Trintignant avec une émotion, une connaissance, un sens dramatique qui allaient au fond du personnage et de son art. Mais aussi bien il faisait rire aux larmes en revenant du Théâtre des Deux-Ânes. Allez sur le site internet de Politique Magazine et vous y trouverez de quoi vous régaler à la rubrique qui lui est consacrée.
Merci, cher Bruno Stéphane – c’est ainsi que nous t’appelions rue de Courcelles –, pour tout ce que tu nous as apporté. Un pèlerinage à Jérusalem t’a préparé, paraît-il admirablement, aux spectacles d’En-haut. Eux ne cessent et ne déçoivent jamais ; et le grand Auteur-Acteur te captive maintenant pour toujours. Nous présentons à sa femme Natalie, à son fils et à ses deux filles, nos condoléances émues.
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