Dans la continuité de François mais sans ses outrances, docteur autant que pasteur, en tout cas pape se refusant à n’être que pasteur, Léon XIV boucle un an de pontificat sans avoir encore imprimé à son règne un tour particulier. Les problèmes sont là, les solutions sont devant lui. Sur quel chemin engagera-t-il l’Église ?
C’était il y a un an : le pape Léon XIV venait d’être élu au terme d’un conclave dont on redoutait la longueur et l’indécision, mais qui ne dura que deux jours. Le Sacré Collège désigna un profil ni atypique, ni conventionnel, mais répondant plutôt à un cahier des charges complexe pour succéder à un pape controversé. Retour sur un changement opéré dans la plus grande pondération.
Le 8 mai 2025, les commentaires allaient bon train sur ce pape venu à la fois du Nord et du Sud : issu d’un ordre religieux, mais plus contemplatif que celui des Jésuites ; évêque dans une périphérie, mais aussi homme de la Curie romaine ; de nationalité américaine, mais aussi Péruvien. Pour succéder à François, il fallait un homme capable de ne pas renier l’héritage tout en étant en mesure de définir un nouveau style. Car au fond, le propre de la papauté est de se redéfinir à chaque pontife. Rien n’oblige à reprendre tout à l’identique et les successions imprimant une relative rupture sont fréquentes dans l’histoire de la papauté, notamment depuis le XIXe siècle : Léon XIII après Pie IX, Benoît XV après Pie X, Jean-Paul II après Paul VI, même si entre les deux derniers s’intercala le bref pontificat de Jean-Paul Ier. Même dans les dernières années du pontificat de François, il y avait déjà la volonté – certes diffuse – de tourner la page. On notera que les créations de cardinaux sous les derniers consistoires n’ont pas abouti à ce que le successeur de François fût à l’identique de ce dernier, le choix des cardinaux ne pouvant en fait être dicté à l’avance. Si François a nommé des cardinaux selon son orientation, il avait aussi pris le soin d’internationaliser encore plus le Sacré Collège et d’attribuer les chapeaux rouges à des prélats issus de pays qui n’avaient jamais encore été honorés de cette reconnaissance.
Une installation significative
Le nouveau pape n’a pas prononcé de phrases chocs sous l’œil des médias. Dès son élection, il est apparu avec la mozette et un nom ancrant résolument le pontificat dans la longue continuité des papes. Le nom « Léon XIV » évoque inévitablement celui de Léon XIII qui fut le pape de Rerum Novarum et à qui l’on attribue la paternité de la Doctrine sociale de l’Église (DSE). La référence à un pape moins clivant, crédité d’une démarche sociale, est un signe en soi. Mais Léon XIII a aussi été le pape d’autres initiatives, comme cette meilleure attention du Siège romain aux rites orientaux de l’Église. Faut-il s’étonner que, quelques jours après son élection, Léon XIV ait fait référence à Léon XIII en saluant la préservation des liturgies orientales ? À la différence de François, Léon XIV est un peu plus sensible à cet aspect, qui ne relève pas seulement de la forme et de la discipline. Certes, les grandes orientations du pontificat précédent ne sont pas reniées, mais Léon XIV prend davantage le soin de les aborder sous un angle plus spirituel. Ce qui peut autant s’analyser comme une continuité que comme un désamorçage. N’est-ce pas une manière de reconnaître que l’initiateur n’est pas forcément l’interprète autorisé et qu’il y a aussi le rôle de l’Église ? Ce qui peut se dire des textes de Vatican II peut aussi s’appliquer aux textes du pape François De la synodalité, Léon XIV veut la voir sous un angle plus priant. L’attention aux pauvres est abordée de manière spirituelle : il ne s’agit pas de répondre seulement à des préoccupations matérielles ou d’ordre humanitaire mais de lier le salut au souci des pauvres, souci qui existait déjà dans les premiers temps de l’Église. On notera que Léon XIV ne s’est pas penché sur les interprétations sensibles d’Amoris laetitia – accès ou non à la communion des divorcés remariés –, préférant se contenter d’une référence globale au texte controversé de son prédécesseur.
Des changements limités dans le gouvernement de l’Église
Quant au gouvernement de l’Église, Léon XIV s’est gardé de changements brutaux et continue en grande partie avec le même entourage que son prédécesseur. Le spoil system, qui sévit parfois en politique, n’est pas de bon augure pour une institution dont la mission ne saurait être l’application d’un vague programme. Le cardinal Parolin est toujours secrétaire d’État du Saint-Siège et les responsables des dicastères romains restent les mêmes un an après l’élection de Léon XIV. Mais on notera quand même le départ de Mgr Edgar Peña Parra, ancien substitut de la Secrétairerie d’État, influent dans les dernières années de François, qui a été nommé Nonce en Italie. Une page se tourne. Les membres de certains dicastères ont été renouvelés. Léon XIV préfère donc avancer lentement pour éviter de braquer une Curie dont le risque serait, au final, de contraindre le pape à agir de manière plus solitaire, tout en négligeant les intermédiaires dont l’avantage est d’amortir les coups.
Une volonté d’apaisement au niveau liturgique
Concernant le dossier tridentin, si Léon XIV n’a pas rapporté la législation restrictive de son préfectoral – le Motu Proprio Traditionis Custodes –, on constatera qu’il a demandé aux évêques une certaine bienveillance. Ainsi, il a appelé l’épiscopat français à faire preuve de « générosité pastorale ». On notera que Léon XIV ne passe pas par un texte, ce qui serait prématuré mais lui évite aussi de s’embourber dans une controverse sans fin sur l’interprétation du texte. Si Summorum Pontificum de Benoît XVI avait été libérateur, il n’avait pas échappé aux deux options relatives au statut du rite tridentin : un droit inconditionnel à l’usus antiquior – posé par le fait qu’il n’avait jamais été abrogé – et la reconnaissance d’un certain caractère conditionnel – qui ressort de l’exigence d’un « groupe stable de fidèles » pour toute prêtre célébrant en public. Léon XIV préfère donner une consigne de souplesse, qui pourrait conduire à un climat pacifié au lieu de publier un nouveau texte qui inévitablement oscillerait entre un Summorum Pontificum au régime plus strict et un Traditionis Custodes assoupli. C’est peut-être ce piège que Léon XIV a cherché à éviter. Apaiser donc. Mais après, ne faudra-t-il tout de même réfléchir à une meilleure articulation au niveau magistériel ? Ne serait-ce que pour redonner plus de cohérence au statut du rite tridentin. Et la question de la réforme de la réforme ne se posera-t-elle pas à l’égard du nouveau rite, qui n’échappe pas à certains présupposés des années 1960 ? Il y a bien des questions de long terme, même si Léon a le temps devant lui, ce qui n’était pas le cas de ses deux prédécesseurs qui ont voulu agir rapidement. C’est peut-être l’une des différences les plus frappantes. Léon XIV est en effet le premier pape depuis Jean-Paul II à avoir accédé au pontificat avant l’âge de soixante-dix ans. Ce qui rend l’hypothèse d’un pontificat long assez plausible.
L’impérative nécessité de trancher
Si Léon XIV a pris le chemin de l’apaisement, il y a cependant des dossiers brûlants sur lequel il devra se pencher. Parfois, de manière rapide, comme on le voit avec la question des sacres épiscopaux au sein de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X. Annoncés pour le 1er juillet prochain, il est vraisemblable qu’ils se feront sans mandat pontifical. Léon XIV est encore peu au fait du dossier et devra bien trancher. Rappellera-t-il qu’une telle démarche entraîne automatiquement une excommunication ? Ou passera-t-il sous silence ces sacres pour ne pas envenimer une situation déjà complexe ? La situation est également sensible avec une Église allemande engagée sur les voies de l’hétérodoxie du « chemin synodal ». Léon XIV devra donc hausser le ton, s’il entend démontrer que la liquéfaction n’est pas l’avenir du catholicisme. De façon générale, les questions sur certaines évolutions théologiques sont posées et Léon XIV devra trancher, ce qu’avait commencé à faire Benoît XVI, mais ce qu’avait évité François. Cependant, Léon XIV entend aussi y procéder à sa façon, comme on peut le constater dans ses voyages apostoliques. Ainsi, à Istanbul, il est entré dans la Mosquée bleue, mais sans prier. En Afrique, il a évoqué l’un de ses maîtres, saint Augustin, en rappelant que l’œuvre de ce dernier, La Cité de Dieu, ne fixe pas un programme politique, mais invite les chrétiens « à vivre dans la cité terrestre, le cœur et l’esprit tournés vers la cité céleste, leur véritable patrie ». Léon XIV, pasteur parce que docteur, et docteur parce que pasteur ?
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