Le nouveau disque de l’Ensemble Huelgas, formation de référence pour la musique ancienne, explore le siècle qui vit naitre la musique occidentale. À sa tête, son fondateur et directeur Paul Van Nevel révèle toute la richesse harmonique et rythmique d’une école pionnière.
La première mention attestée du terme « polyphonie » apparait dans la Musica enchiriadis attribuée à Hucbald, moine de Saint-Amand, à la fin du IXe siècle. La monodie grégorienne initiale s’était vue amplifiée par une seconde voix, le plus souvent improvisée et entendue simultanément (diaphonia). La polyphonie se théorisa peu à peu dans les traités. Le théologien Jean Scot Erigène, appelé à la cour par Charles le Chauve (823-877), décrivait déjà la pratique de l’organum. Au Xe siècle, deux tropaires de la cathédrale de Winchester consignent des organa en neumes sans lignes. S’ils constituent la première polyphonie notée, ils ne peuvent toutefois être transcrits avec précision. Le manuscrit de 1139 de l’abbaye bénédictine Saint-Martial de Limoges, qui joua un rôle important dans le développement de la polyphonie, contient des tropes à deux voix.
Le berceau de la polyphonie européenne
Au tournant des XIIe et XIIIe siècles, la construction de Notre-Dame, du Louvre et le rayonnement de l’université établirent Paris en centre artistique majeur. Ce foyer culturel foisonnant dynamisa la créativité musicale. La cathédrale se devait de refléter l’architecture céleste et la musique d’exprimer l’harmonie du monde en renforçant le faste des cérémonies. Une véritable notation indiquant à la fois les hauteurs et les durées des notes fut mise au point par Léonin puis par Pérotin et leur permit de concevoir des formes musicales plus recherchées. Cette invention, qui eut des répercussions insoupçonnées sur l’histoire de la musique occidentale, s’épanouit tout d’abord sous les voûtes de la cathédrale alors en chantier. C’est en son sein que furent créées des polyphonies plus élaborées. Les organa de Léonin, « ornement sonore de ce gothique de transition » comme les désigne Jacques Chailley, sont le plus souvent à deux voix tandis que ceux de Pérotin inaugurent l’écriture à quatre voix. En 1199, un décret de l’évêque Eudes de Sully réforma la célébration de plusieurs fêtes en recommandant de les agrémenter de chants à trois voix ou à quatre voix. Le graduel de la Nativité Viderunt omnes de Pérotin s’y soumit vraisemblablement. Ainsi en la « nouvelle Athènes » se développa la polyphonie de l’École de Notre-Dame entre 1180 et 1250.
Magnus liber organi de graduali et antiphonario pro servitio divino
En un Magnus liber organi, les maîtres avaient consigné les innovations, fixé les normes, enregistré des formules comme l’organum purum, consistant à étirer en note très longue une mélodie grégorienne confiée au teneur tandis que les autres improvisaient, et spécifié les clausules, sections rythmiques venant clore les organa. « Jusqu’à la fin du siècle dernier on put croire toutes ses œuvres perdues. […] C’est en 1898 que Wilhelm Meyer reconnut le Magnus liber organi de Notre-Dame dans un manuscrit conservé à Florence. […] Aucun des livres de chœur de la grande école française ne réside en France ; après celui de Florence, on en retrouva un second à Madrid, puis deux en Allemagne, à Wolfenbüttel, dont l’un a comme provenance un monastère écossais, St-André ; récemment enfin, Anglès exhumait de Las Huelgas un manuscrit espagnol du XIVe s. contenant des œuvres de Notre-Dame. » Cette dispersion à travers l’Europe témoigne d’une vaste diffusion et d’une influence universelle de l’école française. La qualité et la complexité des compositions qui nous sont parvenues demeurent impressionnantes. Leur écriture raffinée consolida les fondations d’une polyphonie qui allait développer jusqu’à nos jours.
Une vision stimulante
Paul Van Nevel a consacré son existence aux musiques du Moyen-Âge et de la Renaissance. Modèle d’érudition limpide, son texte de présentation du cd Paris 1200 nous apprend qu’il s’est plongé dans les traités de l’époque pour peaufiner ses choix interprétatifs parfois surprenants. L’appréhension de codex aussi anciens comporte toujours une large part de spéculation. Après l’Ensemble Gilles Binchois, The Orlando Consort, The Hilliard Ensemble, The Early Music Consort of London, etc., c’est donc aujourd’hui l’Ensemble Huelgas qui – sous sa direction – nous offre une version patiemment mûrie et particulièrement tonique d’extraits du Magnus liber. Les onze chanteurs restituent les œuvres avec ferveur et conviction. La verdeur voulue des timbres suggère un archaïsme supposé des techniques vocales médiévales. Des phrasés melliflus alternent avec des passages saccadés fortement contrastés. Justifiés par le chef qui y entend « le rythme profane, aux nombreuses fioritures, comme nous avons pu le lire dans Johannes de Salisbury », des hoquets vocaux étonnants (Agnus Dei, Belial vocatur…) vitalisent des nappes vocales lancinamment répétées et ajoutent à l’étrangeté sonore. « Le rythme incessant, obsédant, presque fanatique de la musique de Pérotin était la traduction parfaite du jeu de lignes vif et triple de l’architecture », estime Van Nevel.
Le programme comprend des œuvres phares telles le Haec Dies de Léonin et l’organum Viderunt omnes de Pérotin ainsi que différents motets et conduits, anonymes comme il était d’usage. L’œuvre la plus ancienne, Laudes Regiae, litanies solennelles en l’honneur du roi de France Philippe Auguste (1165-1223), chantée dans le style parallèle de l’organum purum (la deuxième voix à la quarte, quinte ou octave), ouvre le programme de ce CD qui se clôt logiquement par un .
Il est troublant d’entendre combien certaines inflexions et mélismes du motet O Maria maris stella (ca 1260) ou du lamento Cum apertam sepulturam (ca 1290) se retrouvent dans les chants populaires de nos provinces collectés entre autres par Joseph Canteloube au début du XXe siècle.
Le jadis très populaire Crucifigat omnes (appel à la croisade composé en réponse à la conquête de Jérusalem par Saladin en 1187) et le conduit Belial vocatur (figure démoniaque qui impose l’anarchie avant d’être anéantie par l’arrivée du Messie), datant des années 1250, devraient impérativement retenir l’attention de nos concitoyens. Il semble que du tréfonds des âges retentisse à notre adresse un avertissement plus qu’actuel. Prêtons l’oreille à cette commination !
Illustration : Enluminure du Magnus liber organi.
À écouter : Paris 1200, École de Notre-Dame, Huelgas Ensemble, dir. Paul Van Nevel, 1 CD Musicaficta MF8041.
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