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Au pays des vaches sacrées, le 1er mai

Pendant que les feux de la guerre ravagent la planète, que le retour des empires met fin à l’ordre international, la France chipote sur le travail le jour du 1er mai.

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Au pays des vaches sacrées, le 1er mai

Ce 1er mai est un empilement de décisions pour le moins paradoxales mais très révélatrices de cet esprit français qui sacralise le social, parfois à raison. Cette journée trouve son origine dans le mouvement de grève lancé le 1er mai 1886 par les syndicats américains réclamant la limitation de la journée de travail à huit heures. Les événements tragiques qui ont suivi, notamment les morts de Haymarket Square à Chicago, ont érigé cette date en symbole universel des luttes ouvrières. En 1889, la IIe internationale socialiste, qui se tient à Paris, décide d’instaurer un jour de manifestations le 1er mai pour obtenir la journée de travail à huit heures. Cette décision est prise à l’occasion du centenaire de la Révolution française. Mais c’est le régime de Vichy qui y ajoutera sa touche. En avril 1941 le maréchal Pétain décrète le 1er mai comme « Fête du Travail et de la Concorde sociale ». La IVe République en fait un jour férié et chômé en 1948. Paradoxalement, le 1er mai n’est toujours pas un jour férié aux États-Unis.

2026, de la nouvelle loi à la non-loi

Le 1er mai pourrait bien n’être plus un jour férié obligatoire. Jour férié emblématique d’un monde ouvrier et syndical en voie de disparition, il aurait pu perdre son caractère obligatoirement chômé selon une proposition de loi examinée à l’Assemblée nationale. Ce texte, soutenu par Gabriel Attal, autorisait certains salariés volontaires à travailler moyennant une rémunération doublée, suscitant une opposition syndicale unanime. On ne peut dissimuler des arrière-pensées électoralistes derrière le soutien d’Attal candidat en 2027. Face à la pression des syndicats, et à un sujet qu’il sent explosif, le gouvernement met le pied sur le frein. Le Premier ministre n’a pas l’intention de convoquer « à ce stade » la commission mixte paritaire qui pourrait adopter le texte sur l’élargissement du travail le 1er mai. « C’est de la petite politique politicienne » : Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT (et ancien professeur : mais où sont passés les ouvriers ?) a, à nouveau, dénoncé le « passage en force » des macronistes à l’Assemblée nationale, estimant que le travail du 1er mai n’était pas un sujet urgent au point de devoir contourner les débats pour permettre une entrée en vigueur du texte dès cette année.

Conséquence, le premier ministre autorise les fleuristes et les boulangers (qui en tant que patron avaient le droit de travailler) à faire travailler leurs employés s’ils le désirent, moyennant doublement du salaire en garantissant que l’inspection du travail ne les sanctionnera pas. En sont exclus les bouchers et les charcutiers, et pourquoi pas les marchands de parapluie ? Lecornu, dans son génie, vient d’inventer la non-loi ! La Confédération française de la Boucherie-Charcuterie apportait son soutien au texte, y décelant une « opportunité de gain de pouvoir d’achat » pour les salariés volontaires. L’Union des entreprises de proximité (U2P) plaide également pour sortir d’une « situation archaïque » qui pénaliserait les petits commerces face à la concurrence. Cette perspective s’inscrit dans une logique plus large de flexibilisation du marché du travail, où l’adaptation aux besoins économiques prime sur la préservation des acquis sociaux traditionnels. Voilà le cœur du débat.

Travail ou labeur de l’homo consumens ?

Le Français a retenu du latin le mot travail dont l’origine désigne l’outil d’encadrement en bois (tripalium) qui servait à ferrer ou à castrer les bœufs et les chevaux, une torture ; le mot labor (labor improbus omnia vincit !), qui est noble chez les Romains, est péjoratif dans notre langue : un hasard ?

Quoi qu’il en soit, on voit bien se profiler le débat. D’un côté David Lisnard, maire de Cannes, affirme être pour que les Français puissent être « libres de pouvoir travailler » le 1er mai s’ils le souhaitent, et ainsi être « payés double ». « Je suis pour la liberté, je pense qu’on peut concilier la liberté de travail et le respect du 1er mai », a déclaré le président du parti Nouvelles énergies, qui va encore plus loin en estimant que la loi ne devrait pas se limiter aux boulangers, soulignant que dans des villes touristiques – comme Cannes – d’autres « magasins » feraient du chiffre durant ce jour férié. Il a dénoncé une « absurdité bureaucratique », estimant que « nous sommes dans un débat du XIXe siècle ». « On a besoin de moments rituels comme ce jour férié, mais avec des capacités de travailler. La France doit avancer », a-t-il insisté, tout en expliquant « comprendre les syndicats attachés à ce jour ». Le beurre et l’argent du beurre, en 2027 comme toujours ! Dans un contexte où l’économie française cherche de nouveaux leviers de croissance, près de 1,4 million de travailleurs supplémentaires pourraient être concernés par cette évolution législative. Cette extension traduit une volonté d’adapter la législation aux réalités économiques contemporaines. D’un autre côté, néanmoins, la grande distribution et les magasins d’outillage demeurent explicitement exclus du dispositif. Et c’est heureux, car on ne peut souhaiter à nos compatriotes une ruée vers les supermarchés comme c’est en partie le cas du dimanche. Une disposition à laquelle Joseph Touvenel s’était opposé en tant que secrétaire général de le CFTC, l’empire consumériste ayant ses limites. Les organisations ouvrières, non sans raison, pointent l’expérience du travail dominical, initialement présenté comme volontaire mais devenu, de facto, obligatoire dans de nombreux secteurs. Cette crainte d’un glissement progressif vers une généralisation du travail le 1er mai alimente les résistances et nourrit une méfiance profonde envers les garanties gouvernementales.

Les autres jours fériés français puisent dans diverses traditions : religieuses pour Pâques, l’Ascension ou Noël ; historiques pour le 14 juillet ou le 11 novembre ; ou encore régionales comme les jours fériés spécifiques à l’Alsace-Moselle. Cette diversité reflète l’héritage culturel complexe de la nation française, où se mêlent influences chrétiennes, républicaines et locales et cette tension contemporaine entre le marché et la loi. Lacordaire n’a-t-il pas encore raison en ce XXIe siècle :  « … entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » (sermon à Notre-Dame, 1848).

 

Illustration : Le 1er mai, de la concorde à la lutte, de la justice à l’utopie.

 


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