En cheminant avec Platon jusqu’à Guy Debord.
La modernité est semblable aux échecs, en ce qu’elle finit immanquablement, un jour, par placer les individus, les groupes, les sociétés, en situation de zugswang. Terme issu de l’allemand associant zug signifiant « coup » et zwang voulant dire « obliger », le zugzwang est cette situation intenable dans laquelle le joueur est dans l’obligation de jouer, lors même que tous les coups possibles sont inévitablement perdants. Le joueur concerné ne peut passer son tour, se retrancher derrière une défausse tactique, pour laisser à l’adversaire le soin de prendre la main et s’assurer un répit – qui, de toute façon, s’analyserait comme l’ajournement d’une bataille qu’il conviendra de livrer ultima ratio. Ainsi, toute critique des élites dirigeantes ne peut économiser celle des masses qui les ont promues. Il est impossible de ne pas recueillir, en tant que composante atomisée de l’individu-masse, une part substantielle des opprobres dont nous voulons recouvrir les prétendus responsables de tous nos maux. La superstructure techno-démocratique y contraint et y conduit irrésistiblement. L’on doit savoir gré à Platon et à son maître Socrate d’avoir su débusquer les Thrasymaque de toutes sortes, ces sophistes mielleux et condescendants qui ont toujours excellé à flatter le « gros animal » qui, grognant d’aise, récompense son maître par des jappements obséquieux. Quel détournement – voire trahison ! – du logos, qui ne porte plus sens. D’ailleurs, dans La République, Thrasymaque est montré comme violent et de la violence au viol – des foules – il y a moins qu’une foulée, un regard qu’il faut anticiper, défier et surmonter. Récemment, le leader des « Insoumis » a pu montrer l’étendue de son talent oratoire, dupant, sous un nuage opaque de mirages rhétoriques scintillants de strass, une « représentation » nationale médusée par l’ensorcellement du verbe révolutionnaire tourbillonnant. Ainsi, Averroès, par l’éculé canal d’un argumentaire aussi performatif que spécieux, accédait à la dignité des « Lumières » et couvrait de son généreux manteau absolutoire les excès sanguinaires des pères fondateurs de la République « une et indivisible ». Par définition, le sophiste est habile, mais, au fond, n’est-il rien de moins, dans le chapitre de l’éloquence, que l’équivalent, dans le monde des forains, du bonnisseur, bateleur, attirant le chaland dans les filets d’une camelote factice et bon marché ?
L’homme est entré en sécession avec lui-même
Le grand helléniste Olivier Battistini est fondé à affirmer qu’avec de tels hâbleurs – que la ruse et la fourberie rapprocheraient bien davantage du Polichinelle de la Commedia dell’arte – il est absolument « inutile de chercher une vérité insaisissable : la rhétorique, ouvrière infaillible de persuasion, est la discipline qui rend maître de la croyance des hommes. Elle n’a que faire d’un savoir précis et difficile. Grâce à elle, celui qui ne sait pas sera plus persuasif que celui qui sait » (Platon, le philosophe-roi, 2024). Combien de Gorgias et de Calliclès, sinon de Pôlos, courent et virevoltent en ce monde et ravalent la vérité à un vulgaire objet de contrebande et de contrefaçon, ce au prix d’une hideuse fraude des mots vidés de leurs sens ou, pire, détournés, voire retournés contre eux-mêmes ? L’inversion du réel n’est pas une technique nouvelle et la sophistique peut être définie comme l’art cynique de faire passer des vessies pour des lanternes. Les sophistes sont les serviteurs zélés du spectacle permanent qui constitue le réel. Guy Debord fit preuve d’une acuité singulière lorsqu’il dévoila, sous la machinerie du spectacle, la rouerie d’un logos d’autant plus perverti qu’il distille son poison au cœur des faiblesses humaines. L’on est plus enclin, à l’instar de Gygès, de retourner, tant et plus, en dedans, le chaton de l’anneau, aux fins de se rendre invisible, de se masquer au regard de ses semblables. Ce faisant, le berger de Lydie, en disparaissant impunément, par surprise, s’il tire avantage immédiat de sa duperie, se ment également et gravement à lui-même, se condamnant à ne devoir suivre que les chemins escarpés de ses contradictions érigées momentanément en certitudes, sur les sables d’une gloire éphémère. En sophistique, la rectitude n’est plus de mise et, avec Debord, peut-on proclamer que parce que « la séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle », l’homme entre en sécession avec lui-même ; le spectacle du démagogue est « la réalisation technique de l’exil des pouvoirs humains dans un au-delà ; la scission achevée à l’intérieur de l’homme » (La Société du spectacle, 1967). Les dieux se sont retirés et Nietzsche nous a même annoncé la mort de Dieu. Où faut-il donc s’exiler pour sauver ce qui doit l’être ? Nous sommes réduits à n’être que le fou des échecs, contraints par notre incoercible nature, à n’évoluer qu’en oblique, jamais droit, toujours en crabe, sur les chemins de traverse. Ces voies obliques rencontrent l’approche, elle-même ambivalente dans sa profonde nuance, d’Héraclite, sinon celle des chemins qui ne mènent nulle part d’Heidegger. Ad augusta, per angusta…
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