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Cellule de crise

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Cellule de crise

Quand j’étais un petit enfant, une seule pièce de la maison était chauffée, celle qu’on appelait la cuisine, où ronflait une cuisinière à charbon. Dans la chambre, il gelait, les vitres, au petit matin, présentaient d’admirables arborescences, des dentelles givrées. Quand j’y pénétrais, le soir, les draps étaient glacés. Je ne disais rien. Sous une pyramide de couvertures, je me réchauffais peu à peu. Nous élevions des poules. Quand l’envie l’en prenait, Bon papa en prenait une et la menait au fond du jardin. Je le suivais. Il égorgeait la poule, le sang dégoulinait sur le tas de compost. Je regardais cette scène d’abord avec curiosité, puis bientôt avec indifférence. Le cousin Raoul survint au comble de l’émotion : sa femme, la cousine Alphonsine, venait de se faire renverser, à pied, par un chauffard. Il était si ému qu’il en perdait son vocabulaire et il s’obstina à dire et répéter que la voiture du percuteur était inusable, alors qu’elle était seulement inutilisable. J’aimais beaucoup la cousine Alphonsine, mais enfin ce lapsus du cousin, je le trouvais marrant. Mon père idem. Le cousin parti, nous étions pliés en deux. Je perdis coup sur coup grands-pères, grand-mère, oncle, chiens ou chats affectueux ; un de mes meilleurs copains vint me dire que sa mère était morte sans son sommeil ; je connus un énorme chagrin d’amour : j’encaissais tout ça. Le dentiste se plaisait à faire jouer sa roulette dans ma dent cariée, je disais : « Bon ! ça fait mal ?». Bref, j’étais une brute.

Maintenant, dès que je vois à la télé passer, accrochées à un machin qui avance et les fait brinqueballer, des poules décapitées et exsangues, mon cœur se soulève. Quand on me relate l’accident survenu à un proche ou à un pas trop lointain, aussitôt me voilà entouré d’une cellule de crise et une armée de psychologues entreprend de reconstruire mon ego qui a été disloqué par l’événement. Dès que je sors de chez moi, en présentant à la vue des voisins attentifs le spectacle de petits bobos, ils téléphonent aux pompiers, qui m’emmènent aux urgences, où on m’administre des anesthésiants par voie orale (pas par piqûre, ça fait mal). Ne parlons pas du chauffage, j’ai toujours et partout 22°C. À la moindre émotion, je m’évanouis comme une jeune fille romantique au milieu du XIX°siècle, mais moi, je ne le fais pas exprès.

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