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Zimbabwe : les cicatrices toujours ouvertes de la réforme agraire

Présentée par Robert Mugabe comme une réparation des injustices coloniales, la réforme agraire de 2000 a mis fin à la domination foncière de la minorité blanche, mais a aussi précipité le Zimbabwe dans une profonde crise économique. Un quart de siècle plus tard, le pays tente de tourner la page en indemnisant les anciens propriétaires et en restituant certaines exploitations agricoles.

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Zimbabwe : les cicatrices toujours ouvertes de la réforme agraire

« Grenier à blé de l’Afrique australe », les plaines fertiles du Zimbabwe ont longtemps exporté leur production dans le sud du continent africain. Mais derrière cette prospérité se cachait aussi une autre réalité, plus dure : héritage de la colonisation britannique, la majorité des terres arables était entre les mains d’une minorité de fermiers blancs, les « Rhodies », bien après l’indépendance.

Lorsqu’en 2000 le président Robert Mugabe lança une réforme agraire radicale, en expropriant de force et sans compensation les fermiers, il plongea rapidement le pays dans une crise économique sans précédent. Vingt-cinq ans plus tard, le gouvernement zimbabwéen a décidé de restituer certaines exploitations et d’indemniser les anciens propriétaires, reconnaissant implicitement les conséquences désastreuses d’une politique qui a profondément transformé le pays.

La terre, matrice de la guerre d’indépendance

Lorsque débute la colonisation du futur Zimbabwe, c’est avant tout une aventure personnelle, celle d’un homme qui rêve de relier Le Cap au Caire d’une seule ligne de train afin de démontrer la supériorité numérique de la Grande-Bretagne. Homme d’affaires redoutable, Cecil Rhodes réussit à faire parapher un traité d’annexion de ses terres au roi Lobengula sans que celui-ci ne le sache, croyant juste céder des droits miniers à la British South Africa Company (BSAC). La société de Rhodes, Premier ministre de la province du Cap, reçoit l’autorisation d’administrer toutes les terres conquises. Très rapidement, des familles de colons viennent s’installer et accaparent les sols les plus fertiles des Matabalés ou des M’Shonas, les deux principales ethnies de ce qui va bientôt devenir la Rhodésie du Sud. Un pays est né, une nation va se former dans l’ombre du Royaume-Uni.

La nouvelle colonie de l’Empire britannique devient un point florissant sur la carte des pays soumis à la tutelle de la couronne de Sa Très Gracieuse Majesté. Si les Africains sont au départ relégués dans des Tribal Trust Lands, des réserves souvent surpeuplées et peu productives, la modernisation de la Rhodésie va progressivement assouplir ces règles de discrimination raciale sans pour autant abroger ce régime d’apartheid. Le pays est alors structuré en un ensemble morcelé : zones blanches, réserves indigènes, fonds d’achat autochtones, terres missionnaires et domaines appartenant à la Couronne.

La Rhodésie du Sud développe un sentiment national que Londres ne parvient pas à juguler après la Seconde Guerre mondiale. Dans la foulée des indépendances, la minorité blanche va bientôt imiter celle d’Afrique du Sud avec laquelle elle a pourtant refusé de fusionner. Le 11 novembre 1965, c’est un « vent du changement » qui souffle sur Salisbury (actuelle Harare). Le Premier ministre Ian Smith déclare l’indépendance unilatérale (UDI) qui donne aux Rhodies les pleins pouvoirs, affranchis du Royaume-Uni, et sans l’avis de la majorité noire – qui prend les armes. Après une longue guerre civile, la République de Rhodésie du Sud cède et remet en 1980 le pouvoir au chef rebelle Robert Mugabe, leader de l’Union nationale africaine du Zimbabwe (ZANU), qui va devoir composer avec le pouvoir économique de la minorité blanche et de ses éléments les plus radicaux qui ont renoncé à la dernière minute à organiser un putsch militaire.

De Lancaster House à la réforme agraire de Mugabe

Une fois à la tête du nouveau Zimbabwe, Robert Mubage s’emploie à rassurer les Rhodies. « S’il vous plaît, restez avec nous dans ce pays pour former une nation fondée sur l’unité nationale », assure-t-il. La question des terres a été officiellement réglée lors des accords de Lancaster House, conclus à Londres en 1979, qui avaient prévu une réforme foncière progressive reposant sur le principe du « willing buyer, willing seller » : l’État zimbabwéen pouvait acheter les terres mises volontairement en vente, avec l’aide financière du Royaume-Uni.

Pendant les premières années de l’indépendance, des milliers de familles noires bénéficièrent de programmes de réinstallation. Mais le processus fut jugé trop lent et les terres distribuées à une élite noire au détriment de la population locale. À la fin des années 1990, Londres décide de stopper son soutien financier, estimant que les fonds n’étaient pas suffisamment contrôlés. Robert Mugabe dénonça alors une trahison de l’ancienne puissance coloniale, la suspectant de soutenir une opposition renaissante, qu’il avait pourtant fait quasiment disparaître, partis rhodésiens compris (1992).

L’an 2000 marque un basculement. Affaibli par une économie en crise, par l’émergence du Movement for Democratic Change (MDC) et par la défaite d’un référendum constitutionnel, Robert Mugabe choisit de radicaliser son discours. Dans sa ligne de mire, le gouvernement travailliste de Tony Blair qu’il accuse de « néo-colonialisme » et les anciens Rhodies. Une véritable politique raciale antiblanche va se mettre en place. Il encourage des vétérans de la guerre de libération et des militants de la ZANU-PF à occuper les grandes fermes commerciales appartenant à fermiers rhodésiens. Présentée comme une mesure de justice historique, cette campagne devient aussi un puissant instrument de survie politique pour Robert Mugabe et son parti.

« Notre parti doit continuer de faire entrer la peur dans le cœur de l’homme blanc, notre véritable ennemi », déclare-t-il publiquement. « Nous disons non aux Blancs qui possèdent nos terres. Ils doivent partir. Il n’y a pas de place pour eux ici. Le seul homme blanc que vous pouvez croire est l’homme blanc mort », n’hésite-t-il pas à ajouter lors de virulents discours. Ses passes d’armes avec un Ian Smith vieillissant, dont la popularité est encore intacte, alimentent les gazettes. En quelques années, près de 4 000 exploitants sont expulsés, souvent avec violence. Plusieurs fermiers blancs sont tués, de même que de nombreux ouvriers agricoles. Des dizaines de milliers de travailleurs perdent leur emploi, leur logement et leur accès aux services sociaux fournis par les exploitations commerciales.

La chute du « grenier à blé de l’Afrique »

La redistribution des terres répondait à une revendication profondément ancrée dans l’histoire du Zimbabwe. Peu contestent aujourd’hui la nécessité de corriger les déséquilibres hérités de la colonisation. Mais sa mise en œuvre fut improvisée et irréfléchie, sans la moindre analyse des conséquences à venir. Une partie importante des terres fut attribuée non aux paysans les plus pauvres, mais à des ministres, à des officiers supérieurs et à des proches du régime. Beaucoup des nouveaux bénéficiaires ne disposaient ni de capitaux, ni d’équipements, ni de garanties foncières suffisantes pour obtenir des crédits. À la fin du siècle dernier, le Zimbabwe exportait massivement du tabac, du maïs, de la viande de bœuf et des produits horticoles. La désorganisation de la production commerciale, née de cette réforme violente, provoqua un choc économique majeur. Les récoltes de maïs s’effondrent, les troupeaux diminuent, les usines agroalimentaires ferment et les exportations chutent.

Entre 2000 et 2008, le pays s’enfonce dans une spirale de récession et d’hyperinflation (le « Zim dollar » perd de sa valeur), culminant avec des taux parmi les plus élevés de l’histoire contemporaine. Les expropriations sans compensation de la Fast Track Land Reform Program (FTLRP), combinées aux atteintes à l’État de droit, entraînent des sanctions ciblées de la part des États-Unis et de l’Union européenne. Pilier de l’économie, la communauté blanche prend le chemin de l’exil, passant en trente ans de 250 000 Rhodies en 1980 à 40 000. Au-delà de ces mesures, le principal coût est la rupture de confiance avec les investisseurs et les institutions financières internationales. Le Zimbabwe accumule des arriérés de paiement et se retrouve progressivement coupé des marchés de capitaux, menacé de s’effondrer, déjà miné par la corruption.

Emmerson Mnangagwa cherche à tourner la page

Arrivé au pouvoir en 2017 après la chute de Robert Mugabe, victime d’un coup d’État interne, le nouveau président Emmerson Mnangagwa adopte une stratégie de normalisation. En 2020, son gouvernement signe un accord de 3,5 milliards de dollars destiné à indemniser environ 3 500 anciens fermiers commerciaux pour les infrastructures perdues. Il appelle au retour des blancs, intègre même des Rhodies dans l’appareil gouvernemental alors que certains ont réclamé l’aide du président américain Donald Trump sensible à la cause de la minorité blanche en Afrique.

En avril 2026, Harare annonce finalement la restitution de 67 fermes appartenant à des investisseurs protégés par des accords bilatéraux, notamment originaires du Danemark, d’Allemagne, des Pays-Bas et de Suisse, ainsi qu’une indemnisation de 146 millions de dollars. Premier pas vers le « bond en avant » d’une réconciliation entre deux communautés que tout rassemble autant que tout oppose. « Plus de 400 fermiers blancs pourront racheter tout ou partie de leurs fermes, a précisé M. Masuka. Par ailleurs, 840 fermes appartenant à des Zimbabwéens noirs seront restituées à leurs propriétaires », a confirmé le ministre de l’Agriculture, Anxious Masuka, dans un communiqué.

Selon le Fonds monétaire international (FMI), la croissance économique du Zimbabwe a rebondi en 2025, portée par une meilleure saison agricole. La question foncière continue néanmoins de demeurer bien plus qu’un actif économique : elle incarne la souveraineté retrouvée après la colonisation. En restituant certaines fermes et en indemnisant les anciens propriétaires, Harare ne renie pas l’esprit de la réforme. Le pouvoir cherche plutôt à réconcilier deux impératifs longtemps opposés : la justice historique et la sécurité juridique d’autant que l’agriculture zimbabwéenne ne ressemble plus à celle de l’époque coloniale. La grande exploitation commerciale a cédé la place à une mosaïque de petits et moyens producteurs en capacité de faire fructifier les terres en friche.

Vingt-cinq ans après les occupations de terres, le Zimbabwe continue néanmoins de chercher un équilibre entre mémoire, réparation et modernisation. De cette équation dépend, en grande partie, la capacité de l’ancienne puissance agricole de l’Afrique australe à redevenir aujourd’hui un acteur majeur de la sécurité alimentaire régionale et de devenir un modèle à suivre pour l’Afrique du Sud voisine. Un pays en proie à ses radicalismes raciaux et qui peine à régler la question de la redistribution des terres à la majorité noire.

 

Illustration : ouverture du marché du tabac à Harare en 2023.

 


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