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Vers une victoire des Droites en Italie ?

La cote de popularité de Giorgia Meloni atteint 25 % aujourd’hui. Assez pour devenir présidente du Conseil des ministres ? Sa victoire serait à la fois l’espoir d’une Union européenne moins obsédée par l’idéologie progressiste et le danger d’une Italie plus atlantiste. Quoi qu’il arrive, la France ne saura sans doute pas composer avec l’Italie.

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Vers une victoire des Droites en Italie ?

À  la suite de la démission de Mario Draghi, l’Italie va connaître de nouvelles élections le 25 septembre. Les sondages donnent la coalition des Droites (Forza Italia de Berlusconi, la Ligue de Salvini et Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni) vainqueur. Les trois partis se sont accordés, en cas de victoire, pour que la présidence du Conseil aille à la jeune (45 ans) Giorgia Meloni, femme décidée, Romaine à la langue bien pendue, à l’ascension politique fulgurante, qui a depuis son adolescence milité dans les partis néo-fascistes, qui a gravi les échelons très vite, et qui a créé Fratelli d’Italia, parti qui devrait sortir grand vainqueur des élections.

Les deux autres partis avaient fait partie de la coalition quasi générale qui soutenait Draghi, alors que Fratelli d’Italia (ce sont les premiers mots de l’hymne national…) était resté dans l’opposition, ce qui a considérablement favorisé l’ascension de Meloni dans les sondages.

Première remarque : Draghi n’était au pouvoir que depuis février 2021, il était adulé par tous les bien-pensants du monde occidental, il était là pour appliquer un programme de réformes rendu urgent par la situation où se trouve le pays, pas encore remis de la crise qui a commencé en 2008, aggravée par la pandémie. Soyons très précis : il était surtout là pour faire entériner par Bruxelles une aide considérable de l’Union européenne, mais qui nécessite la présentation d’un programme budgétaire et de réformes crédible. L’ancien directeur de la Banque centrale européenne de 2011 à 2019, qui avait procédé à une inflation monétaire sans précédent, revenait à Rome pour faire profiter l’Italie de cette manne, à travers son « Plan pour la reconstruction et le renforcement de l’économie », passeport pour obtenir l’accès aux fonds de Bruxelles : il y avait dans cet aller-retour une forme de beauté incontestable.

Mais pas pour le Parti Cinq Etoiles, qui s’est retiré de la coalition, et pas pour l’opinion italienne, et le président Matarella, qui aurait voulu maintenir Draghi au pouvoir, a dû y renoncer et accepter finalement sa démission. On impute généralement l’échec de Draghi aux ambitions politiciennes de ses alliés, mais cela va au-delà.

Je pense qu’on a là l’aboutissement d’une désaffection croissante des Italiens envers leur système politique depuis les années 1990, de moins en moins dépendants du vote des électeurs mais de plus en plus des décisions prises en dehors d’eux, au « Palazzo » comme on dit (depuis la victoire de Berlusconi en 2008, aucun président du Conseil n’a plus été chef de parti, et quatre n’étaient même pas parlementaires). C’est Giorgia Meloni qui l’a résumé à propos de Draghi : « Vous êtes gouvernés par un banquier qui n’a jamais eu un seul mandat électif ». À quoi s’ajoute les inquiétudes provoquées par les conséquences du conflit en Ukraine et par la reprise des tensions migratoires.

Une référence, Roger Scruton

Bien entendu, beaucoup de commentateurs évoquent le retour du fascisme. Mais les experts sérieux sont d’accord : certes il y a une succession historique, du MSI d’Almirante à Fratelli d’Italia en passant par Azione nationale de Fini, et Fratelli d’Italia utilise toujours dans son sigle la flamme tricolore traditionnelle, mais le parti est désormais un parti de droite conservateur et a évacué l’idéologie autoritaire fasciste.

Giorgia Meloni a publié récemment Io sono Giorgia, ouvrage à mi-chemin entre des mémoires et un livre-programme. Ce n’est peut-être pas de la très grande littérature, mais ça se lit, et c’est très significatif. Tout d’abord l’auteur est tout à fait de son temps et il n’y a aucune trace de nostalgie passéiste. Elle a le sens du concret, et ses descriptions sont fort vivantes. Elles nous font revivre une vie de militante politique vue du bas, et on se rend compte de l’extraordinaire vitalité de ce laboratoire d’idées et de doctrines qu’est l’Italie, avec un fort engagement associatif et militant.

 Le livre est organisé en cinq parties : « je suis une femme », « je suis une mère », « je suis de droite », « je suis chrétienne », « je suis italienne » (cinq affirmations tirées de son plus célèbre discours, devenu un « tube » à succès). En fait, son programme est la prolongation des idées des fondateurs du mouvement national italien au XIXe siècle, dont elle s’inspire explicitement, en particulier Mazzini, à la devise de laquelle (« Dieu, Famille, Patrie ») elle se réfère, ainsi que Garibaldi, amoureux de l’Italie mais aussi de la liberté. C’est l’orientation que Cavour et la Maison de Savoie ont écartée au profit d’un Risorgimento bourgeois, venu du haut, centralisateur, élitiste et anticlérical, au fond assez proche idéologiquement de la IIIe République maçonnique. Le fascisme mussolinien est sui generis, mais ses racines essentielles sont à chercher beaucoup plus dans le Risorgimento cavourien que dans la tradition de Mazzini. C’est dans ce sens-là que Giorgia Meloni peut être dite « populiste ». En même temps, sa référence contemporaine est le philosophe conservateur britannique Roger Scruton.

En la lisant, on prend conscience des traumatismes qu’a subis l’Italie moderne : d’abord un degré de violence que l’on oublie, avec les Brigades rouges, la Mafia, mais aussi une violence politique ordinaire qui rend la vie des militants de droite souvent dangereuse. Ensuite des souvenirs de la Seconde guerre mondiale longtemps occultés, comme la façon très brutale dont de nombreux Italiens de la région de Trieste (massacres des « foibe », crevasses d’origine karstique en Frioul) ont été liquidés ou expulsés par les titistes (mais il suffit de se donner la peine de lire les plaques commémoratives dans de nombreuses villes d’Italie du Nord pour s’en rendre compte).

Une Europe régalienne et atlantiste ? 

Mais aussi des traumatismes politiques, comme quand Paris, Berlin et Bruxelles, en 2011, forcèrent Silvio Berlusconi à démissionner. Ou encore en 2018, quand Salvini, alors ministre de l’Intérieur, voulut freiner les débarquements de migrants en Italie, ce que le président français qualifia de politique « dégueulasse ». Giorgia Meloni lui répondit d’ailleurs que si les Africains émigraient, c’était pour fuir les conséquences du néocolonialisme français. Thèse qui est fort bien reçue non seulement par les Africains, mais par beaucoup de nos partenaires occidentaux, notons-le au passage. On remarquera ici que Mme Meloni est très sensible à la cause des peuples luttant pour leur indépendance ; ainsi elle soutient l’Ukraine et n’est pas favorable à Poutine, à la différence de bien des représentants des droites européennes : c’est, encore une fois, son côté « garibaldien ».

Tout cela contribue à délimiter les grandes lignes de son programme. Sur le plan intérieur, une remise en cause de la politique économique très libérale de ses prédécesseurs et un retour de l’État (mais limité : elle reste libérale). Sur le plan sociétal, une résistance décidée face aux orientations LGBT et « wokistes » de la gauche. Sur le plan institutionnel, et pour échapper à la connivence politique des grands partis de gauche et du centre-gauche, l’élection du président de la République au suffrage universel (ce thème est évoqué depuis les années 1990 : je mets toujours mes amis italiens en garde contre ce que je considère comme une mauvaise idée…).

Sur le plan européen, il n’est pas question de quitter l’Union, mais de négocier avec elle l’application de la nouvelle politique économique que l’on souhaite appliquer. Et sinon, de se passer de l’accord de Bruxelles. Une idée fréquente est que les Italiens finiront toujours par s’incliner, pour obtenir les fonds bruxellois. À mon avis, c’est une erreur, les partisans de la coalition de Droite estiment qu’en fait Bruxelles agit dans l’intérêt de Berlin et de Paris, et ils ont la ferme intention de mettre un terme à cette situation. Leur vision européenne comporte par ailleurs un renforcement de la personnalité politique et stratégique de l’Union dans le monde, et une réduction du contrôle tatillon de Bruxelles dans tous les domaines.

Mais cette orientation en faveur d’une Europe régalienne est contredite par l’atlantisme affiché de Mme Meloni : les deux vont être de plus en plus contradictoires avec le prolongement du conflit en Ukraine. L’autre grand problème sera le maintien de la cohésion avec Berlusconi et Salvini.

Le pronostic reste donc réservé, d’autant plus que l’allié naturel que pourrait être la France, pour beaucoup de ces objectifs, ne sera sans doute pas au rendez-vous. Les dirigeants français actuels sont incapables de comprendre l’Italie qui s’annonce. Malgré tout ce qu’il y aurait à faire pour régler les nombreux problèmes qui opposent les deux pays, de l’économie à la politique en Méditerranée et à l’égard de la Libye…

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