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Un cold case burundais

La décolonisation belge a eu elle aussi son cortège d’affaires troubles et de désordres obscurs. Alors que le décolonialisme fait des ravages, la Belgique aurait tout intérêt à clarifier ses vraies responsabilités.

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Un cold case burundais

Chaque année, c’est un rituel immuable. Tous les 13 octobre, membres du gouvernement, des partis d’opposition – députés et sénateurs – et de la famille royale convergent de concert avec le Président de la République vers le monument qui a été érigé à la gloire du prince Louis Rwagasore, père de l’indépendance du Burundi. Fils du roi Mwambutsa IV Bangiricenge et de Thérèse Kanyonga, il reste un des rares hommes politiques locaux à faire consensus, un lien entre toutes les communautés ethniques de cette ancienne colonie belge, une figure héroïque qui a caressé l’espoir de voir un pays uni, débarrassé de ses oripeaux raciaux et dont le rêve a été brutalement brisé au bord du lac Tanganyika en 1961. Aujourd’hui, le Burundi et son parti national, l’UPRONA, réclament des comptes à Bruxelles. Spécialiste de l’Afrique coloniale, l’historien Ludo De Witte a récemment publié un livre-enquête qui a démontré l’implication partagée des colons et des élites du pays dans l’assassinat de Louis Rwagasore.

Septembre 1961, à Bujumbura, capitale de la colonie de l’Urundi, c’est la liesse générale. L’Union pour le progrès national (UPRONA), créé trois ans auparavant par le prince Louis Rwagasore, vient de remporter 80 % des sièges du parlement lors des premières élections multipartites organisées par le gouvernement belge. « Je me souviens des réunions, des discussions. Le nom du prince Rwagasore, fils aîné du mwami Mwambutsa IV, était sur toutes les lèvres : mon cousin a été plébiscité par les paysans. La petite bourgeoisie, les intellectuels, les fonctionnaires nourrissaient d’autres ambitions, ils avaient tendance à copier ce qu’ils voyaient en Belgique. Rwagasore, lui, défendait une cause, celle du Burundi et de la nation, ce que la population a bien perçu » raconte la princesse Esther Kamatari, dans son livre Princesse des rugo – Mon histoire (éditions Bayard). Tutrice coloniale de cette partie de l’Afrique centrale depuis qu’elle en avait chassé les Allemands en 1916, Bruxelles n’entendait pourtant pas céder son pouvoir aussi facilement. Un mois après sa victoire, un jeune Grec caché dans des buissons tire dans le dos du prince qui s’écroule sur la table où il déjeunait dans un hôtel de la capitale.

Attaquer la Belgique en justice

Son décès a été vécu comme un véritable tsunami dans le futur Burundi en formation, d’autant qu’une rapide enquête a simplement conclu à la responsabilité de Jean Kageorgis et des fils du chef Pierre Baranyanka, leaders du Parti démocrate-chrétien (PDC), un mouvement créé de toutes pièces par le gouverneur-général Jean-Paul Harroy. Jugés, ils seront promptement exécutés et le gouvernement belge dédouané de toute responsabilité. Six décennies plus tard, la république du Burundi exige toujours des excuses officielles de la part des Belges, accusant son ancienne puissance coloniale d’être responsable de la mort du fondateur de l’UPRONA. Un parti qui a récemment annoncé qu’il entendait attaquer en justice la Belgique. « Pour ce parti qui veut intenter un procès, je n’ai aucun commentaire à faire. Cependant, ce que je peux clairement préciser c’est que le débat actuel est celui d’historiens, pas un débat des politiques. La Belgique a clairement signifié sa volonté d’ouvrir ses archives historiques à tout chercheur qui le souhaiterait » a répondu sur un ton assez agacé Alain Van Gucht, actuel ambassadeur du Royaume de Belgique au Burundi. « Une commission parlementaire a été mise en place en Belgique pour se pencher sur notre passé commun non seulement avec le Burundi mais également le Congo et le Rwanda. Les travaux de cette commission sont en cours, je ne connais pas les conclusions. Attendons le travail de cette commission parlementaire, là nous verrons des actions jugées opportunes à ce moment » a rappelé le diplomate.

Les travaux de l’historien et sociologue Ludo De Witte, sont unanimement reconnus. Intitulé Meurtre au Burundi – La Belgique et l’assassinat de Rwagasore, son dernier ouvrage, paru en septembre dernier, revient sur cette plaie encore ouverte entre les deux pays. Publié aux éditions Iwacu et Investig’Action, Ludo De Witte a compulsé des archives inédites qui laissent peu de place aux doutes. « Toute l’enquête a été aux mains des colonisateurs, c’est-à-dire la puissance belge et durant toute la durée de celle-ci, son rôle a été escamoté. J’ai pu consulter le dossier et il y a des indications concrètes sur le rôle de la Belgique dans cet assassinat. Il y a eu au moins trois réunions organisées par les autorités coloniales dans les jours qui ont suivi les élections gagnées par Rwagasore et c’est à partir de ce moment-là qu’on a mis en place un plan visant à se débarrasser du [prince royal] » affirme De Witte. « Finalement, il a été réalisé dans des conditions tellement amatrices qu’il a contraint le pouvoir colonial à retourner sa veste » poursuit-il, interrogé par Radio-France Internationale. « J’ai trouvé dans les archives un télex de la Sureté nationale qui s’inquiétait de fuites possibles du plan auprès des femmes de colons qui auraient pu alerter la presse. La Belgique a attisé le tribalisme à l’intérieur du pays et elle l’a racialisé » explique-t-il. Principal visé, Jean-Pierre Harroy, qui détestait le prince, « ce trait d’union entre les hutus et les tutsis, respecté par toutes les couches de la population ». Peu avant les élections, en plus du PDC, il avait aussi contribué à la création du Parti du Peuple, dirigé par Albert Maus, un colon d’extrême-droite, adepte des thèses ségrégationnistes de l’époque et fervent soutien du « Hutu power ».

La main occulte de la Belgique ?

Le gouverneur-général a-t-il fait assassiner Rwagasore avec l’aide de l’extrême-droite coloniale ? La princesse Rosa Paula Iribagiza Mwambutsa en est persuadée. « Harroy a envoyé des tueurs à gage pour éliminer mon frère. Cela a échoué car il a pu se dissimuler sous des habits de femme musulmane portant un voile intégral. Imaginez la tête d’Harroy quand il a vu débarquer chez lui le prince Rwagasore en costume, venir signer l’acte d’indépendance [proclamé en juillet 1962-ndlr] alors qu’il le croyait mort » souligne cette ancienne députée de l’actuel parti au pouvoir. Tout comme la princesse Esther Kamatari qui partage avec elle les prétentions au trône du Burundi et dont le père a été assassiné mystérieusement en 1964. « C’était un complot de palais qui a sonné le glas des espoirs de changement en douceur et a marqué le début d’une série de drames. Sa mort a constitué une fracture pour notre famille […] avec en fond de toile la puissance occupante qui avait suscité l’antagonisme dans le pays » écrit l’ancienne égérie de Dior. « Les élites burundaises ont aussi leur part de responsabilité. Il ne faut pas oublier que le procureur du roi, Raymond Charles, a reconnu en janvier 1962 la responsabilité de la Belgique qui doit en assumer désormais les conséquences » déclare Ludo De Witte qui fait également le même constat sur RFI. « Il y eut un jugement pour les assassins de Rwagasore. Mais ce n’était pas à 100 % accepté car les commanditaires n’ont pas été inquiétés. Il y a eu la main invisible de la Belgique car ils étaient sur le terrain comme administratifs » affirme de son côté Olivier Nkurunziza, président de l’UPRONA. Décédé en 1995, Harroy s’est toujours défendu d’avoir été le principal instigateur de l’assassinat de Rwagasore. Quant à Albert Maus, il a été retrouvé peu de temps après les élections, mort dans sa maison. Officiellement un suicide, n’ayant pas supporté la fin de la colonisation.

« Il est clair que des documents d’archives cruciaux ont été sciemment emportés. On est en droit de se demander pourquoi, dans la collection richement étoffée des « Télégrammes Ruanda-Urundi 1959-1961 » des Archives africaines du département des Affaires étrangères, on ne peut trouver aucune pièce du 13 octobre 1961 et des deux jours qui ont suivi » s’interroge Ludo De Witte, qui rappelle à juste titre que tous les protagonistes africains de la décolonisation belge ont connu des morts violentes. Ainsi, en 1959, Mutara III, roi du Rwanda, aurait été égorgé par son barbier, suspecté de communisme. Que dire de Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo belge, qui a été exécuté et découpé avant que ses membres ne soient jetés dans un bain d’acide quelques mois avant le meurtre de Rwagasore ? « Le travail d’investigation de Ludo De Witte jette aussi une lumière crue sur la véritable instrumentalisation de la justice, tant par les Belges dans le premier procès des assassins que par les Burundais dans le second procès. Le pouvoir colonial était pressé de juger les auteurs de l’assassinat, qui avaient pourtant cru à leur impunité, afin de masquer son rôle d’instigateur, voire de complice. » explique l’avocat DeSwaef au journal Iwacu. Un « cold case » qui reste une épine dans le pied de l’histoire coloniale belge et dont le gouvernement du roi, à l’heure du Black Lives Matter, aurait toutes les peines du monde à se justifier.

 

Illustration : Mausolée du Prince Louis Rwagasore à Bujumbura, capitale du Burundi.

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