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« Salvini a réuni sous sa houlette les souverainistes de tous les horizons politiques. »

Salvini, trop pressé, a commis une erreur tactique. Mais ses ennemis, réunis par pur opportunisme, n’ont pas regagné la faveur du peuple. Un entretien avec Marie d’Armagnac

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« Salvini a réuni sous sa houlette les souverainistes de tous les horizons politiques. »
Matteo Salvini n’est plus au gouvernement, est-ce son premier revers tactique ?

C’est évidemment un revers tactique puisqu’il se retrouve dans l’opposition ! Mais il faut revenir sur la genèse de cette crise pour l’appréhender dans son ensemble : en mai 2019, la Ligue de Matteo Salvini remporte les élections européennes avec 34,4%, il double son score par rapport aux législatives de 2018. Dans le même temps, le mouvement Cinq étoiles perd la moitié de ses électeurs… cela signifie que l’aile droite de ce mouvement, ou au moins l’aile la plus euro-critique et anti-immigration, a voté pour la Ligue. Dans la foulée des élections, le mouvement Cinq étoiles vote pour Ursula von der Leyden à la tête de la Commission européenne, lui apportant les neuf voix nécessaires à son élection. Pour eux, ce virage à 180 degrés signifiait survivre ou mourir. La Ligue vote contre… Puis les Cinq étoiles refusent de voter tous les projets de loi portés par la Ligue (autonomie des régions, flat tax…), condamnant la Ligue à un immobilisme de plus en plus mal supporté par Salvini et par les militants. D’où le coup de poker de Salvini qui tente, fort du consensus populaire réel autour de sa personne, de provoquer de nouvelles élections législatives, dont il sortirait très probablement grand vainqueur. C’était compter sans Sergio Mattarella, le président de la République italienne, qui a le pouvoir de convoquer de nouvelles élections… ou pas. Il va demander à Giuseppe Conte, cornaqué en coulisses par Macron et Merkel, de former une nouvelle coalition avec le Partito democratico (PD, à gauche) et le mouvement Cinq étoiles… qui deux semaines auparavant, et depuis dix ans, insultait quasi-quotidiennement les membres du PD. Qu’à cela ne tienne ! ils forment en un temps record une coalition anti-Salvini, qui perd son pari et se retrouve dans l’opposition.

Est-on rentré dans une ère post-Salvini en Italie ?

Rien n’est moins sûr ! Il est toujours très haut dans les sondages, devançant tous les autres partis d’une quinzaine de points. Les élections régionales à venir, en Emilie-Romagne et en Ombrie notamment, régions historiquement « rouges », où le PD est impliqué dans des scandales dont on parle depuis des mois en Italie, vont être un test. Mais il ne faudrait pas que Matteo Salvini, qui a peut-être été un peu grisé par son extraordinaire popularité, sous-estime la puissance de la « machine » européenne. Avec son très haut score des européennes, il a, réellement, fait peur à l’establishment, qui a vu le danger d’un personnage qui réunissait, bien au-delà du clivage droite-gauche habituel, des électeurs inquiets, en insécurité culturelle et économique, rejetant la mondialisation, s’élevant contre ce que le philosophe néo-marxiste Diego Fusaro appelle la glèbalisation. En d’autres termes, il a réuni sous sa houlette les souverainistes de tous les horizons politiques.

Peut-on imaginer que la Ligue gouverne un jour sans coalition ?

Tout dépend de la loi électorale. Aujourd’hui cela semble impossible car la loi électorale italienne comporte une forte dose de proportionnelle, que la coalition de gauche compte encore renforcer pour mettre sur pied une loi électorale anti-Salvini. Salvini de son côté demande un scrutin majoritaire, qui l’avantagerait et lui permettrait, peut-être, de gouverner seul. Mais aujourd’hui il ne pourrait gouverner sans l’apport du parti Fratelli d’Italia, de Giorgia Meloni, et de Forza Italia, de Silvio Berlusconi (même si ce dernier est dans le même état de décomposition que nos LR).

Et Matteo Renzi dans tout ça ?

Le Florentin Matteo Renzi a joué un coup de génie : il a forcé le patron du Partito democratico, Nicola Zingaretti, pourtant son ennemi juré, à s’allier avec les Cinq étoiles pour éviter de nouvelles élections au nom de l’intérêt supérieur de la Nation. Zingaretti lui a cédé, alors qu’il aurait bien aimé aller aux élections pour se débarrasser des parlementaires du PD encore très liés à Renzi. Et puis, une semaine après la formation de cette nouvelle coalition, Renzi quitte avec fracas le PD, emmenant avec lui plusieurs dizaines de parlementaires, pour fonder un nouveau parti : Italia viva. Cela fragilise évidement la nouvelle coalition, dont la survie est placée, de facto, entre les mains du Florentin : le PD sera obligé de compter avec Renzi pour le vote des futures lois au parlement. Renzi, qui avait été éjecté de la direction du PD, va pouvoir, tranquillement, le vider de sa substance. Tout ceci était évidemment prévu par Renzi bien avant la formation du gouvernement. Et le coup de force raté de Salvini lui a donné l’occasion de réaliser son projet.

Salvini a-t-il été trop pressé, trop ambitieux, ou avait-il besoin de précipiter la fin de la coalition avec le mouvement Cinq étoiles ?

Comme je vous l’expliquais, la coalition avait atteint ses limites, et Salvini a vu qu’il lui fallait être Président du Conseil (Premier Ministre) pour avoir les coudées franches et réaliser son programme : il veut notamment créer un choc fiscal qui bénéficierait aux ménages et aux entreprises pour relancer une croissance en berne depuis des années, sur le modèle trumpien. Mais, à dire vrai, c’était risqué, et le timing n’était sans doute pas le bon. Et il a négligé le fait que le président Sergio Mattarella, qui ne le supporte pas, pourrait décider de pousser à fond la logique institutionnelle, en ne provoquant pas de nouvelles élections, malgré la volonté populaire. Il a, objectivement, manqué de prudence.

Les Italiens voient-ils son départ comme un échec ou comme une preuve que la démocratie est confisquée par les partis de gouvernement ?

La Ligue est un parti de gouvernement depuis 1994, ce que de nombreux observateurs institutionnels, en Italie et en Europe, veulent faire oublier au profit d’une dialectique démocratie libérale versus péril nationaliste. Ceci dit, les Italiens voient évidement l’erreur tactique de Salvini, mais, après quelques flottements, il commence à remonter dans les sondages, car la coalition actuellement au pouvoir ne réglera ni les problèmes de l’immigration, ni la fiscalité très lourde, ni la question, très importante en Italie, de l’autonomie des régions. Les Italiens, pour une grande partie, ont eu l’impression que les élections ont été volées au peuple. La démocratie sans le peuple, en quelque sorte, ou les derniers soubresauts de l’ancien monde.

Propos recueillis par courriel par Philippe Mesnard

 

 

Illustration : Matteo Salvini, visiblement accablé par ses revers, médite avec ses partisans sur les vertus de la démocratie représentative.

 

Marie d’Armagnac, Matteo Salvini, l’indiscipliné. L’Artilleur, 2019, 208 pages, 15 €

 

 

 

 

 

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