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Racisme d’État et Grand remplacement en Tunisie

En février 2023, le président tunisien Kaïs Saïed a soulevé un vent d’indignation internationale en dénonçant, lors d’une réunion du Conseil de sécurité nationale, « un plan criminel pour changer la composition du paysage démographique en Tunisie ». Surfant sur l’idée du « Grand remplacement », le dirigeant de cet ancien protectorat français a désigné les Africains noirs comme les principaux responsables des maux qui frappent son pays.

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Racisme d’État et Grand remplacement en Tunisie

Élu en décembre 2021, l’élection de Kaïs Saïed comme président de la République avait suscité de nombreux espoirs en Tunisie, alors en proie à une crise politique depuis la révolution du Jasmin. Réputé pour sa probité, son sérieux, sa fibre nationaliste, son conservatisme, cet universitaire en droit constitutionnel avait séduit une large couche de la société tunisienne, épuisée par une décennie de querelles politiciennes et déçue par le peu d’avancées sociales obtenues par les précédents gouvernements qui avaient succédé au pouvoir autoritaire du président Ben Ali (1987-2010). Kaïs Saïed, issu de la classe moyenne, n’a pas connu le beylicat, la monarchie qui a dirigé la Tunisie du XVIIIe siècle à l’indépendance en 1956 avant qu’Habib Bourguiba ne se débarrasse de cette institution un an plus tard et ne proclame la République. Très vite, les Tunisiens ont découvert son autre facette, celle d’un dirigeant de 65 ans, inflexible, rigide, au visage impassible qui lui a valu le surnom de « Robocop », ne souffrant pas d’être contesté au point de progressivement s’arroger une partie des pouvoirs et gouverner par décrets. À la Tunisie frappée par une crise économique, il impose une nouvelle constitution qui fait de l’Islam une source de droit – texte controversé mais qui sera largement approuvé lors d’un référendum en juillet 2022.

Le 21 février 2023, lors d’une réunion du Conseil de sécurité nationale, le président Kaïs Saïed a annoncé qu’il entendait mettre en place des mesures efficaces afin de réduire « l’immigration clandestine », majoritairement composée d’Africains subsahariens, en Tunisie. Pointant du doigt une recrudescence de « crimes et de violences » dans son pays en raison de leur présence, Kaïs Saïed a durci le ton, dénonçant une « entreprise criminelle ourdie à l’orée de ce siècle pour changer la composition démographique de la Tunisie », transformer l’ancien protectorat français en un pays « seulement africain » et avec la volonté de faire disparaître son caractère essentiellement « arabo-musulman ». Une violente charge qui a surpris la communauté internationale. Cette dernière, dont l’Union Africaine (UA), a rapidement condamné les propos de Kaïs Saïed qui semble avoir adapté à sa sauce les idées du Grand remplacement, terme que l’on doit à Renaud Camus et qui désigne d’habitude le processus européen de substitution des populations occidentales par d’autres provenant d’Afrique noire ou Maghreb. Si le processus est intellectuellement condamné par la gauche et a pu paraître scientifiquement faible (jusqu’aux dernières statistiques de l’Insee), il est populaire dans toutes les droites nationales, notamment en France.

Chouchanes, esclaves

Les organisations non-gouvernementales tunisiennes ont répondu à leur dirigeant, l’accusant de se faire le nouveau chantre d’un « discours haineux » et « raciste » à l’encontre des populations africaines. Si on estime à 21 000 le nombre d’étrangers originaires de pays africains en dehors du Maghreb et se trouvant en Tunisie (chiffres donnés par la FTDES, le Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux, bien que d’autres sources parlent également du double de cette estimation), dans un pays dont la population s’élève à 12 millions de personnes (on voit qu’il en faut peu pour que le président tunisien s’alarme), il existe en revanche une population noire africaine d’ascendance tunisienne qui représente 15 % de la population actuelle du pays. Il s’agit principalement des descendants d’Africains razziés par des marchands arabes et revendus comme esclaves sur les marchés de Tunis, la capitale, qui sont toujours victimes de racisme dans le pays dont ils sont pourtant des citoyens à part entière. Nombreux sont encore ceux qui portent le nom Atig (« descendants d’esclaves ») sur leur carte d’identité ou qui sont traités de chouchanes (esclaves), et sont régulièrement la cible de violences par les Tunisiens arabes. Pourtant, officiellement, il n’existe plus de racisme en Tunisie. L’esclavage a été aboli en 1846, et de nouveau en 1890 par les colons français, une loi a été votée en octobre 2018 afin de criminaliser les propos x