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La Russie et l’Occident

La Russie a abandonné une idéologie, mais pas sa volonté de puissance, ni sa faiblesse économique. L’Occident saura-t-il manœuvrer face à un pays qui n’est plus nécessairement son adversaire ?

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La Russie et l’Occident

À l’époque de la Guerre froide, pour beaucoup de soviétologues, les choses étaient simples : il y avait eu une Russie, avec sa culture, son histoire, sa personnalité, mais elle avait disparu en 1917. Elle avait été remplacée par un régime à base idéologique, tout différent, l’URSS, qui rejetait la tradition nationale. Quand celle-ci était invoquée, comme par Staline à partir de la fin des années 30, ce n’était qu’une manipulation destinée à manœuvrer les populations à l’intérieur et, à l’extérieur, les Occidentaux, facilement enclins à s’aveugler et à s’illusionner en ramenant les objectifs totalitaires de l’URSS aux objectifs plus « classiques » d’une grande puissance russe.

Et avec l’écroulement de l’URSS en 1991, les choses apparaissaient également comme relativement simples : débarrassée du carcan de l’idéologie, la Russie redeviendrait elle-même, rattraperait le temps perdu et adopterait assez facilement les normes « occidentales », et renouerait sans trop de problèmes des relations de type normal avec le monde extérieur.

Permanence de l’ingérence

Mais la chute du communisme soviétique n’a pas conduit aux résultats attendus : la Russie n’a pas rejoint le monde dit libéral mais poursuit toujours une voie particulière. En même temps, on assiste à la réactivation de tendances historiques et de réflexes politiques et culturels que l’on avait crus supprimés par la révolution de 1917, y compris en politique extérieure. À ce sujet on lira un livre remarquable de Françoise Thom, La marche à rebours. Regards sur l’histoire soviétique et russe (Sorbonne Université Presses, 2021). L’ouvrage corrige une explication fréquente, excessivement idéologique, du phénomène soviétique : d’autres facteurs ont également joué, et ils n’ont pas disparu, et nous devons en tenir compte.

On constate par exemple une permanence dans la politique d’ingérence dans le monde occidental : à l’époque soviétique, c’était évidemment dans le cadre du mouvement communiste international, très étroitement tenu par le département international du PCUS, et par les « organes », qui s’ingéraient d’ailleurs sans retenue dans les affaires intérieures des autres États. Mais avant 1914, l’Okhrana (le service secret tsariste) s’ingéniait à pourchasser les opposants en Occident, en particulier en France. La IIIe République fermait les yeux, car on comptait trop sur Saint-Pétersbourg face à Berlin. De même que l’on fermait les yeux sur la vénalité d’une presse française qui se faisait payer pour assurer la promotion des fameux emprunts russes…

D’une certaine façon, on pourrait dire que l’URSS, enfermée dans une vision idéologique et coupée du monde occidental, avait en fait moins de possibilités d’ingérence que l’ancienne Russie, en apparence au moins plus compatible, donc davantage capable de pénétrer l’Europe. Et il est clair aujourd’hui que Moscou pénètre le monde occidental beaucoup plus que dans les années 1970 ou 1980, justement parce que la Russie s‘est débarrassée de l’idéologie mais a conservé ses « services » et leurs méthodes, auxquels l’informatique sous toutes ses formes apporte un adjuvant inestimable. Moscou s’infiltre ainsi dans les médias et les processus de décision occidentaux (d’un Occident certes en crise profonde et qui a perdu ses défenses immunitaires) mieux que ne le faisaient les tsars ou l’URSS. 

Puissance et influence

En outre la Russie actuelle profite à plein des moyens financiers et commerciaux d’influence qui lui sont désormais accessibles. Le pétrole, le gaz (on le voit bien avec le gazoduc Nord Stream 2, que l’Allemagne, prise à la gorge par ses problèmes d’énergie, vient d’accepter définitivement), la pénétration capitalistique en sont des preuves (même si sur ce dernier point la Chine paraît beaucoup mieux placée, car plus riche et plus innovante). Comment les régimes libéraux et en grande difficulté qui composent l’Alliance atlantique pourraient-ils s’y opposer efficacement ? C’est une question sans réponse facile. L’arme favorite des Occidentaux, les sanctions commerciales et financières, a démontré ses limites.

La Russie a donc abandonné une idéologie qui s’est révélée finalement contre-productive du point de vue de sa politique de puissance. Certes, Moscou a dû renoncer aux opérations extérieures lourdes ainsi qu’au soutien aux mouvements révolutionnaires ou États communistes « périphériques » (guerre de Corée, guerre du Vietnam, répression du Printemps de Prague, soutien massif aux Cubains en Afrique à partir de 1975, Afghanistan, etc.). Mais Poutine a trouvé mieux : le soutien limité mais ciblé et efficace aux gouvernements amis utiles (cas de la Syrie) ou les opérations « externalisées » au profit de mercenaires (groupe Wagner en Afrique). C’est peu coûteux, cela peut être nié, et peut se montrer très efficace. Là non plus, une réponse appropriée n’est pas facile à imaginer.

Une autre caractéristique de l’URSS par rapport à l’ancienne Russie était le vague de ses arrangements constitutionnels et administratifs. Après tout, l’État n’était qu’une superstructure appelée à disparaître après l’instauration universelle du communisme. En attendant, c’était le Parti qui faisait tout tenir ensemble. Mais en 1991, avec l’écroulement du Parti, les Républiques ont pu prendre leur indépendance sans difficulté juridique : c’était prévu par la constitution de 1937.

Mais Poutine a retourné cet inconvénient en avantage : le flou juridique domine dans les rapports avec les anciennes Républiques (l’ « étranger proche », originale catégorie du Droit international !). On a assisté à la multiplication de structures dérivant de la CEI (Communauté des États indépendants) liant à Moscou essentiellement les Républiques d’Asie centrale et depuis peu, de plus en plus, la Biélorussie (23 accords conclus récemment).

Et quant aux anciennes républiques qui ne se laissent pas faire, comme l’Ukraine, la Géorgie et les Pays baltes, c’est la stratégie du flou qui joue à plein : pressions de toute nature, y compris par le ravitaillement en énergie, l’intimidation, les opérations des services, ou même le soutien militaire à peine dissimulé aux dissidents (Donetsk) ou franc et massif (en 2008 contre la Géorgie). Toujours en dessous du seuil d’une agression ouverte. À tout cela, les pays occidentaux ne savent trop comment réagir, en dehors des incantations (comme dans le cas de la Crimée). Faire entrer l’Ukraine et la Géorgie dans le Pacte atlantique ? Mais dans l’état actuel des choses, en cas de crise, l’OTAN, qui n’a rien de substantiel à opposer à la Russie dans le cas d’une crise « hybride », finirait très probablement par « caler », avec les conséquences les plus graves pour ce qui lui reste de crédibilité. Ainsi Moscou réussit-il à bloquer ce qui était le rêve des États-Unis : définitivement chasser l’influence russe de Biélorussie, d’Ukraine et de Géorgie. Et, en attendant, la Russie voit son influence revenir, de la Moldavie aux Balkans en passant par la Hongrie. L’Union européenne est de plus en plus divisée à l’égard de Moscou, et la tentation d’un accord bilatéral avec la Russie, forte à Paris mais aussi à Berlin, ne ferait qu’aggraver cette division sans avantage pour les pays concernés.

Trois faiblesses… mais un axe

La Russie actuelle ne présente que trois vraies faiblesses : son régime intérieur repose encore largement sur l’arbitraire de milieux dirigeants, une alliance complexe entre les « secteurs de force » (organes de sécurité, armée, etc.) et les oligarques. La deuxième faiblesse est que Poutine n’a pas réussi, malgré certains succès dans le domaine agricole, à moderniser réellement l’économie russe : les hydrocarbures représentent toujours 75 % des exportations. Et la troisième faiblesse est que ses succès actuels reposent indirectement sur le rapprochement avec Pékin, rendu possible par la fin de la rivalité idéologique entre les deux capitales, et la mise entre parenthèses des oppositions géopolitiques apparues dès la fin des années 50. 

Certains commentateurs pensent que l’alliance russo-chinoise, d’ailleurs accompagnée par un rapprochement militaire accentué, est stable. Je n’en suis pas sûr du tout, car la géographie, l’histoire, la géopolitique conduisent plutôt à une opposition autour des ressources de la Sibérie, qui pourrait se montrer à terme plus forte que la commune opposition à l’Occident. En tous cas, celui-ci devrait pour le moins éviter tout ce qui risque de conforter l’axe Moscou-Pékin – c’est-à-dire devrait faire très exactement le contraire de ce que fait Washington depuis la présidence Obama.

 

Illustration : Lénine trône toujours devant le parlemet biélorusse.

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