De la Californie à l’Italie en passant par la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Suisse, l’Espagne, la France, un phénomène collectif à l’échelle occidentale a marqué les derniers mois : la fréquence et la violence des manifestations propalestiniennes. Il faut essayer d’en comprendre les raisons. Raisons d’ailleurs diverses, au-delà du fait évident que les moyens modernes de communication et de diffusion immédiates ont fait entrer le très dur conflit de Gaza dans le quotidien des perceptions et des émotions, au-delà de toute tentative d’analyse réelle. C’est ce phénomène que l’on essaiera de décrire ici, pas le conflit du Moyen-Orient en tant que tel.
Les causes se retrouvent évidemment partout, mais dans des proportions variables, qu’il faut essayer de préciser. En Grande-Bretagne et en France, les diverses manifestations de rue et les blocages répétés de certaines universités sont certes dues à la présence de fortes communautés musulmanes, mais surtout à la grande influence directe et indirecte que celles-ci exercent (on soulignera que de toute évidence la majorité des manifestants n’ont rien de musulman !). En Grande-Bretagne à cause de la prévalence depuis les années 1980 d’un modèle « multiculturel », y compris dans l’administration, les collectivités locales, la police etc. On accorde aux « minorités » des droits et un traitement particuliers, rappelant la tradition impériale britannique d’autonomie pour les « sujets ». C’est ainsi qu’on a toléré la création de fait de tribunaux islamiques, par exemple pour les questions concernant le mariage, que dans les écoles les signes religieux ont été tolérés, à condition de s’intégrer dans l’uniforme de l’établissement. Et bien entendu cette tendance a été renforcée par l’idéologie « décoloniale » et repentante de la gauche travailliste, par le « wokisme ». Elle contribue au grand écho des thèses palestiniennes dans le pays.
Les Noirs étaient très souvent hostiles aux Juifs, plus en moyenne que les Blancs
En France, la laïcité interdit cette évolution en théorie mais la paralysie d’un État pris dans ses contradictions, ses lourdeurs administratives et son impuissance face au poids grandissant de l’autorité judiciaire, en y ajoutant les considérations électoralistes type Terra Nova ou LFI, aboutit à peu près au même résultat. Mais en outre avec le poids très fort de la guerre d’Algérie et de tout le mouvement politico-idéologique que celle-ci a inspiré, et qui se manifeste par exemple par le prestige dans nos « élites » de Frantz Fanon, Martiniquais ayant rallié le FLN algérien en 1954, auteur d’ouvrages très connus sur la décolonisation (Les damnés de la Terre…), et dont on célèbre officiellement ici la naissance en 1925 (il en aurait été probablement le premier étonné…).
Ajoutons cependant que l’intégration des musulmans dans la société française est peut-être allée plus loin qu’on ne le dit en général, au-delà des incidents et tragédies que les médias diffusent, et que désormais la multiplication de liens de toute nature (familiaux, professionnels, etc.) avec la population d’« origine » fait que leurs points de vue sont plus connus et plus influents qu’on ne l’imagine. Il suffit d’observer les groupes de jeunes gens dans nos villes, au café, etc. Avec d’évidentes conséquences pour la perception du conflit du Moyen-Orient, comme le montre le public très mélangé des grandes manifestations.
En France et en Grande-Bretagne renaît parallèlement la vision du « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur », pour citer le général de Gaulle en 1967, et largement répandue, au-delà même des milieux immigrés. Les États-Unis s’inscrivent dans une trajectoire assez comparable, mêlant montée en nombre et en influence des musulmans et « wokisme », en y ajoutant un facteur rarement souligné : encore dans les années 1970 les connaisseurs des États-Unis remarquaient que les Noirs étaient très souvent hostiles aux Juifs, plus en moyenne que les Blancs. Or les politiques d’« affirmative action » depuis cette époque ont considérablement augmenté le pourcentage des Noirs dans les universités, les administrations, etc. Le tout, dans le contexte politique et idéologique survolté des États-Unis, pas seulement depuis Trump mais depuis le début des années 2000, contribue à expliquer la violence de manifestations anti-israéliennes face à des partis et des mouvements politico-idéologiques au contraire farouches soutiens d’Israël (comme la galaxie trumpiste en général, ce qui contribue à expliquer, c’est évident dans les universités, le succès du mouvement propalestinien). L’ambiguïté entre Israël, judaïsme, sémitisme étant bien entendu comme partout et toujours un élément essentiel de cette crise, à mon sens pas seulement politique, pas seulement idéologique, mais aussi morale, dont les campus américains les plus prestigieux fournissent désormais de fréquents et étonnants exemples.
Les Juifs n’apparaissaient plus comme victimes mais comme tortionnaires
Le cas de l’Allemagne, pourtant soutien quasi obligé d’Israël, est particulier. Le mouvement propalestinien était déjà puissant dans les universités allemandes dès le début des années 1970 (j’avais pu observer la présence de Palestiniens dans certains séminaires universitaires, où on n’était pas admis comme ça…). Les origines « bourgeoises » de jeunes Allemands tentés par le pro-palestinisme actif et violent m’avaient conduit à me demander s’il ne s’agissait pas d’une sorte de catharsis et de recyclage pervers de la culpabilité de la génération précédente : les Juifs n’apparaissaient plus comme victimes mais comme tortionnaires. On évacuait donc ainsi la pression mémorielle des crimes nazis.
Par la suite les mêmes phénomènes qu’ailleurs (obsession médiatique, wokisme) prolongèrent la tendance, avec en plus l’arrivée massive de personnes du Moyen-Orient à partir de 2015, venant s’ajouter aux Turcs déjà nombreux depuis les années 1960, le tout contribuant à intérioriser encore plus les problèmes de cette région, tandis qu’autorités administratives et policières étaient de plus en plus paralysées, comme partout.
Mais le cas le plus étonnant est celui de l’Italie, avec une population musulmane non nulle mais moins nombreuse, nettement, qu’en France ou en Allemagne, et sans tendances anti-juives sensibles. Or les manifestations y sont particulièrement nombreuses, parfois très violentes, comme fin septembre et début octobre, sur fond de grève générale. J’ai d’abord pensé que les syndicats avaient voulu utiliser ce mouvement d’opinion pour essayer de gêner Giorgia Meloni, qui est apparue comme furieuse mais dépassée, mais il n’en est rien : les syndicats ont été les premiers surpris et ont simplement pris le train en marche d’un mouvement très spontané, alors que la crise de Gaza obsède tous les médias, y compris les plus modérés.
L’explication me paraît être que le soutien systématique aux « victimes », quelle que soit leur cause, est devenu une caractéristique essentielle de la Péninsule. Aussi bien à gauche, à partir des années 1990, avec une tendance politico-morale systématique à soutenir a priori les victimes au nom d’une idéologie humanitaire. Cette orientation porte un nom : le « buonismo », la volonté d’être systématiquement « bon ».
Et au centre et à droite l’évolution a été parallèle, sans doute surtout à cause de l’évolution de l’Église. La charité et le pardon des offenses étaient des vertus chrétiennes, mais le magistère romain rappelait bien que les bénéficiaires devaient faire pénitence, qu’ils avaient des devoirs, et que leur cause n’était pas obligatoirement justifiée par les préjudices subis. Mais depuis Vatican II, et surtout à partir de Jean-Paul II, la charité effusive est devenue le pilier central et les organisations caritatives catholiques, très puissantes en Italie, ont changé d’axe. La plaisanterie romaine des années 60 (le directeur de l’Osservatore romano prescrivant à ses journalistes de ne plus écrire le Démon, ou le Diable, ou Belzébuth, mais l’« Ange séparé »…) prend tout son sens. La charité moderne est devenue agressive. On ne doit certes pas être simpliste – mais on ne peut pas être optimiste.
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