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La dent de la discorde

60 ans après la mort de Lumumba, la Belgique et le Congo s’affrontent autour d’un symbole : une dent du Premier ministre assassiné. Retour sur un crime politique qui ne se laisse pas oublier.

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La dent de la discorde

En janvier 1961, quelque part dans la brousse africaine, des Belges s’affairent à démembrer le corps de Patrice Émery Lumumba avant de le plonger dans un bain d’acide censé faire disparaître toute trace de son effroyable assassinat. Du Premier ministre congolais, il ne reste aujourd’hui plus qu’une dent ramenée comme trophée de chasse par un de ses meurtriers et qui attend d’être rendue à ses héritiers. Prévue en juin prochain, cette restitution a provoqué des tensions entre Kinshasa et Bruxelles. Face aux fantômes de son histoire, réveillés par les décoloniaux lors de violentes manifestations organisées en 2020, le royaume de Belgique continue de résister et refuse toujours de rouvrir les plaies mal cautérisées d’un sombre chapitre de son passé. 

« J’ai les restes, les dents couvertes avec de l’or d’une personne historique très importante. Je les ai arrachées, il avait une très bonne denture. On a dissous les restes du corps dans de l’acide, celui qu’on trouve dans les batteries de voiture. Il fallait qu’on fasse cela sans que les noirs le voient. Y’en a même qui croient encore qu’il va revenir. Alors peut-être mais avec deux dents de moins devant ». Interviewé en 1999, Gérard Soete s’esclaffe en racontant comment, saoul, il a démembré Patrice Émery Lumumba et montre les deux dents soigneusement conservées dans une pochette en plastique. Commissaire de Police, il est entré au service du Katanga peu de temps après l’indépendance mais dépend encore du ministère de l’Intérieur belge qui contrôle depuis Bruxelles cette république sécessioniste. Nous sommes en janvier 1961 et Lumumba, Premier ministre de la République du Congo, a été limogé après seulement trois mois de pouvoir et de confrontation avec le Président Joseph Kaza-Vubu. Ce dernier a été mis sous pression constante par les milieux affairistes et politiques belges qui tentent de plonger le pays dans le chaos en manipulant tous les partis ouvertement hostiles au leader du Mouvement national congolais (MNC). Il va finir par lâcher son allié et le livrer aux Katangais, ses ennemis. Convoqué par sa hiérarchie pour se débarrasser des restes de Lumumba, Gérard Soete va garder toute sa vie des preuves de ce meurtre soigneusement caché par tous les gouvernements belges qui se sont succédé. 

En attendant que tous meurent

Une confession recueillie face caméra que Ludo de Witte va retranscrire fidèlement dans un ouvrage intitulé L’assassinat de Lumumba. Publié en 1999 aux éditions Karthala, cette enquête fouillée provoque immédiatement une crise diplomatique entre le gouvernement belge et celui du Congo. Bruxelles met en place une commission parlementaire, convoque Gérard Soete qui affirme qu’il s’est débarrassé des dents dans la mer du Nord par crainte des poursuites judiciaires. L’homme n’aura pas le temps de faire face au tribunal des hommes puisqu’il meurt très opportunément l’année suivante, âgé de 80 ans. Si l’affaire va continuer d’empoisonner les relations entre les deux pays (la commission ayant conclu que « certains membres du gouvernement belge et d’autres acteurs belges ont une responsabilité morale dans les circonstances qui ont conduit à la mort de Lumumba »), elle connaît un nouveau tournant quand la fille de Gérard Soete se vante d’avoir toujours en sa possession une des deux dents. Irrité, Ludo de Witte s’empresse de porter plainte pour recel. 

En 2016, la police belge perquisitionne le domicile de Godelieve Soete et confirme avoir retrouvé la fameuse dent sans savoir ce qu’il est advenu de la seconde. Informé, Kinshasa réclame la restitution de cette relique, quasi sainte pour beaucoup de Congolais, afin de lui donner une sépulture. Pour les ayants-droits de la famille de Lumumba, c’est une victoire inattendue. Depuis 2011, ils réclament en vain que les douze survivants de cette affaire soient poursuivis. Au fur et à mesure des années, ils sont tous décédés, sauf deux qui n’ont toujours pas été convoqués par la justice compétente. Tout porte à croire que le gouvernement belge attend patiemment leur disparition pour clore une enquête qui réveillerait un douloureux chapitre de l’histoire coloniale s’il était exposé sur la place publique et qui provoquerait de nouvelles manifestations organisées par les décoloniaux qui exigent que la monarchie reconnaisse sa responsabilité dans ce meurtre politique. 

« Dans l’ensemble, nous n’avons aucune raison de nous sentir mal à ce sujet.  Vous ne pouvez pas demander à la génération actuelle de s’excuser pour des décisions prises il y a soixante ou septante ans. Au Rwanda, les excuses étaient de mise, mais au Congo, ce serait totalement excessif » avait déclaré à ce propos en 2010 l’un des protagonistes de cette affaire, le diplomate Étienne Davignon, Une décennie plus tard, le roi Philippe a fini par céder et exprimer « [ses] plus profonds regrets pour ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore présentes dans nos sociétés », tentant maladroitement de mettre fin à cette polémique. Un dossier qui pourrait entacher la biographie exemplaire de son oncle, le roi Baudouin, malmené lors du discours de l’indépendance prononcé devant lui en juin 1960 par un Lumumba très audacieux Le monarque avait mal supporté cet affront. Ce jour-là, deux visions de l’Afrique s’étaient violemment opposées et le sort du Premier ministre congolais, jugé trop proche des Soviétiques et qualifié de « diable, d’homme à éliminer », comme l’indique des télex gouvernementaux de cette époque, avait été scellé. 

Une nouvelle page ?

C’est à ce titre que Juliana Lumumba, sa fille, avait écrit au souverain, en pleine manifestation du Black Lives Matter, afin qu’il fasse accélérer cette restitution, officiellement retardée par la pandémie, ce qui a crispé le gouvernement congolais, suspectant son alter ego de retarder un processus afin d’échapper à ses responsabilités. Le Parti du Travail de Belgique (marxiste) avait déposé une motion en ce sens, promptement rejetée par tous les partis présents au Parlement. Si rien ne prouve qu’il s’agisse de la dent de Lumumba tant sa fragilité ne permet pas de réaliser des tests ADN, pour le Congo, c’est une revanche sur l’histoire à laquelle la Belgique ne peut échapper, le moyen d’honorer un fils du pays et de lui donner enfin des « funérailles dignes de son rang ». Début janvier 2022, le président Félix Tshisekedi a confirmé que la dent devait revenir sur le territoire national pour les « festivités de célébration de l’indépendance de la RDC, le 30 juin ». 

Si François Lumumba, un de ses fils, a salué dans ce geste « une nouvelle page qui s’ouvre dans l’histoire des deux peuples », il a aussi mandaté l’avocat Christophe Marchand pour qu’il dépose plainte contre « diverses administrations de l’État belge accusées » d’avoir « participé à un vaste complot en vue de l’élimination politique et physique de Patrice Lumumba ». Un procès qui a pourtant peu de chances de s’ouvrir au nom des intérêts de la BelgAfrique toujours influente dans ses anciennes colonies. Une réconciliation qui s’annonce déjà en demi-teinte alors que le roi Philippe et son épouse s’apprêtent à effectuer une visite officielle dans l’ancien Congo belge en mars prochain. Comme au bon vieux temps, Indépendance Cha Cha après tout.  

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