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Contre le piège du racisme pour tous

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Contre le piège du racisme pour tous

C’était il y a treize ans – autant dire une éternité. Dans la préhistoire, donc (en 2008 pour être plus précis), l’élection de Barack Obama était censée faire basculer l’Amérique – et donc le monde – dans une société “post-raciale”, où les questions de race, enfin dépassées, seraient désormais obsolètes. Treize ans plus tard, c’est exactement le contraire qui s’est produit : de Black Live Matters en dénonciation du “privilège blanc”, « la racialisation des rapports sociaux devient l’horizon indispensable du progrès démocratique dans la société occidentale », comme l’écrit Mathieu Bock-Côté dans la Révolution racialiste. La race, que l’on avait pu croire définitivement discréditée comme catégorie politique par les horreurs du nazisme, est redevenue, 75 ans plus tard, le pivot autour duquel, de plus en plus, tourne le débat politico-intellectuel en Occident. Comment cela a-t-il été possible ? Pasolini, en 1976, prophétisait que « le fascisme peut revenir sur le devant de la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme » – le mouvement “antifa” confirme chaque jour la lucidité pasolinienne. On pourrait le paraphraser : le racisme est, pour notre malheur, en passe de redevenir dominant en s’appelant antiracisme.
C’est cette révolution, dans les deux sens du terme, qu’analyse avec le brio qu’on lui connaît Mathieu Bock-Côté. Dans son introduction, l’essayiste québécois renvoie explicitement à la réponse que fit François de la Rochefoucauld à Louis XVI au lendemain de la prise de la Bastille : « – C’est une révolte ? – Non, sire, c’est une révolution. » Et Mathieu Bock-Côté d’ajouter : « On pourrait dire la même chose aujourd’hui de la révolution racialiste, en ajoutant qu’elle bascule dans la terreur. » À ceux qui jugeront ce mot de “terreur” excessif, nous répondrons par ce qu’écrivait de la Révolution française Augustin Cochin : « Avant la Terreur sanglante de 93, il y eut, de 1765 à 1780, dans la république des lettres, une terreur sèche, dont l’encyclopédie fut le comité de salut public, et d’Alembert le Robespierre. Elle fauche les réputations comme l’autre les têtes, sa guillotine c’est la diffamation. » Cette “terreur sèche” a aujourd’hui un autre nom : on l’appelle cancel culture, qui ne vise pas à seulement à purger l’espace public des statues des figures du passé non conformes à l’idéologie diversitaire ambiante, mais aussi à priver de parole publique tous les contemporains qui contreviennent à ses dogmes. Et, comme on en a vu une ébauche lors des émeutes suscitées par le mouvement Black Live Matters aux États-Unis, cette terreur sèche ne saurait manquer, si l’on n’y met un terme, d’être suivie d’une autre, bien sanglante celle-là.

La France, cible majeure

C’est à cette réaction que nous invite l’essai de Mathieu Bock-Côté, à faire lire d’urgence à toux ceux qui estimeraient encore que racialisme et décolonialisme ne sont que des dingueries sans conséquence. En pointant l’importance stratégique de la France dans cette guerre idéologique : « Cette nouvelle idéologie américaine s’acharne particulièrement sur la France, à laquelle on reproche de s’entêter à ne pas voir le monde à travers le prisme racial. […] La France, dans cet imaginaire, devient en quelque sorte la nation contre-révolutionnaire par excellence, et, comme à la Vendée en son temps, on veut lui réserver un mauvais sort – on pourrait parler ironiquement du destin vendéen de la France républicaine. »
Cette révolution racialiste, nous dit-il, c’est ce moment historique du processus de déconstruction où la civilisation occidentale tout entière n’est plus vue que comme une structure par essence coloniale par laquelle se perpétue la domination blanche sur tous les peuples “racisés”. Structurellement raciste par le seul fait d’être issu de cette culture et de profiter de ses privilèges, le “blanc” (tous peuples fondus dans une même unité raciale fantasmée) se voit intimer l’ordre de plier le genou pour demander pardon de ce péché originel, ou bien de se taire : « Le progressiste se faisait une fierté de ne pas être raciste : il s’en fait une aujourd’hui de l’être, ou du moins d’avouer l’être, premier étape pour ne plus l’être. » Amener à résipiscence les “privilégiés blancs”, les forcer à participer au lynchage public de ceux qui persisteraient à ne pas mettre genou en terre, sont les étapes indispensables d’un processus plus général de “déblanchiment” des sociétés occidentales. Ainsi se produit une nouvelle décolonisation, interne aux sociétés occidentales, visant à les purger de leur identité propre, structurellement raciste : cette révolution, « c’est seulement lorsque les peuples occidentaux seront devenus étrangers chez eux qu’on la jugera achevée ».
Retraçant la genèse intellectuelle du phénomène, démontant ses mécanismes, ses trajectoires, de l’université aux médias en passant par les stratégies marketing des grands groupes capitalistes, pointant ses délires (la petite sirène de Copenhague dénoncée comme un symbole de la suprématie blanche) et les lâchetés de ceux qui s’y soumettent (« Je suis désolée d’être née blanche et privilégiée. Ça me dégoûte », twittait ainsi en 2019 l’actrice Rosanna Arquette), Mathieu Bock-Côté invite à la résistance contre une révolution qui ne menace pas seulement notre liberté d’expression, mais bien notre être même.

Réhabiliter le peuple

Totalitaire par essence, le racialisme ne veut pas seulement nous contraindre à abjurer le racisme dont nous serions par essence coupables à raison de notre couleur de peau : puisque le racisme n’est plus une question d’individus, mais imprègne profondément toutes nos structures sociales, notre histoire, notre culture, puisqu’en somme les sociétés occidentales resteraient racistes quand bien même plus aucun de ses membres ne le serait intentionnellement, il faut éradiquer leur identité pour accoucher d’une société complètement nouvelle. Non seulement « l’abolition de la race blanche est au programme », mais l’abolition des sociétés occidentales l’est aussi.
À cette révolution, que peut-on opposer, sans sombrer en miroir dans la logique raciste que cette révolution racialiste semble vouloir nous imposer ? L’universalisme ? Mathieu Bock-Côté montre bien que, pour les racialistes, « l’universalisme serait le mensonge que le monde occidental se raconterait à lui-même pour continuer à occulter les populations autrefois colonisées ». Il montre, surtout, que c’est une notion inefficace et vide de sens dès lors qu’on l’a coupée de ses racines : pas d’universalisme qui vaille s’il n’est enraciné dans le particulier d’une culture, d’une histoire, d’une identité. Cette identité que l’immigration de masse s’est attelée à dissoudre, fournissant à l’idéologie racialiste son indispensable base sociologique. Alors que les racialistes veulent promouvoir une reconstruction artificielle des sociétés occidentales « au point même […] de proscrire toute référence aux peuples historiques qui les composent, comme si la simple mention de populations natives conduisait inévitablement aux lois raciales et à une entreprise génocidaire », le seul moyen de les empêcher d’enfermer chacun dans son identité raciale est de réhabiliter la notion de peuple ; de renouer par elle avec « la densité existentielle de la communauté politique et de lui offrir un ancrage suffisamment fort pour chercher à se donner un élan vers l’universel. Rien n’importe plus, de ce point de vue, que de constituer sur son propre territoire […] une majorité nationale sûre d’elle et disposant d’une prépondérance démographique telle que son statut ne soit jamais fondamentalement remise en question. » Les peuples plutôt que les races : voilà le chemin de salut que nous offre ce petit livre indispensable.
Illustration : Touchant soutien des minorités discriminées à Assa Traoré, égérie racialiste et fille d’un musulman polygame né au Mali, où on sait à quel point la diversité est prisée.

La révolution racialiste et autres virus idéologiques, de Mathieu Bock-Côté, La Cité, 240 p., 20 €.


 

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