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Auri (Nigri) Sacra fames

Le blocage du détroit d’Ormuz vient brutalement rappeler à quel point l’or noir est le sang de l’économie mondiale. La réorganisation des marchés va profiter aux autres producteurs, comme la Russie, mais surtout : jusqu’où la guerre s’étendra-t-elle ?

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Auri (Nigri) Sacra fames

L’exécrable faim de l’or noir et du gaz est aussi une arme comme jamais. Plus encore, sans doute, que lors du premier choc pétrolier de 1973, qui était surtout un choc monétaire, le baril valant 3,02 $ courant, une monnaie qui ne cessait de se déprécier. Mais la crise économique fut au rendez-vous, tant il est vrai que « l’économie est de l’énergie transformée » (Charles Gave). Mais on ne saurait considérer que le pétrole et le gaz ont été les motifs de la guerre, ils n’en sont que les armes et c’est hélas déjà beaucoup.

Spécificité du chiisme Iranien

Le renseignement israélien, en cette fin de mars, considère que l’Iran possède encore 30 % de ses lanceurs et qu’Israël en a détruit 70 %. Il faut durer sous les coups de l’adversaire selon l’adage hindi que les iraniens ont fait leur : « vous avez les montres, nous nous avons le temps ». Le temps, donnée-clé… alors que l’Occident ne prend pas en compte la dimension eschatologique et mystique du chiisme. Les chiites se déclarent adeptes du douzième Imam, le dernier Imam Ali, la « preuve d’Allah » et le dernier des successeurs du Prophète. Les sunnites Omeyyades furent à l’origine des massacres de la lignée d’Ali qui est néanmoins annoncé comme l’imam caché, promis à revenir un jour. Ainsi la mort des principaux chefs du régime n’est pas vécue comme une défaite politique mais comme un destin fatal qui ne saurait abattre l’existence du régime fondé sur une culture religieuse où le sacrifice importe plus que la politique. Un fossé culturel persiste avec l’Occident, que les derniers horribles massacres de leur population par les mollahs, en janvier 2026, n’auront pas contribué à combler.

Guerre et géopolitique locale

La Russie n’est pas rentrée en guerre aux côtés de l’Iran. La Chine se montre très discrète, près de 50 % de son pétrole brut importé vient du Moyen-Orient et transite par voie maritime. C’est elle néanmoins qui, demain, va pousser ses avantages militaires auprès des pays du Golfe, certes équipés par les Américains pour leur défense, mais ni associés ni prévenus de l’offensive états-unienne et fort contrariés d’être la cible du combat contre l’Amérique.

On le sait, 20 % du pétrole mondial transite par le détroit d’Ormuz mais seulement 1 % pour les USA. Avec son blocage, le but de l’Iran est de provoquer une crise économique mondiale au fur et à mesure que s’épuisent ses stocks d’armes conventionnelles. La crise iranienne confère à Ormuz une importance surdimensionnée qui le classe premier dans la liste des points sensibles de la mondialisation, avec le Pas de Calais, Gibraltar, Malacca, le Bosphore, Bab-el-Mandeb (mer Rouge) et les canaux de Panama et Suez. Outre le pétrole, il y a les activités induites par les pays du Golfe, produits industriels (azote pour les engrais, ciment), tourisme et immobilier. Plus personne ne veut venir à Dubaï. Résultat, l’indice immobilier de Dubaï a perdu 30 % depuis le début de la guerre. La chimie transite aussi par le détroit, benzène et autres produits tel le polychlorure de vinyle : les matières plastiques sont en quasi-totalité tirées du pétrole, c’est également le cas des fibres synthétiques, jusqu’à la fibre de carbone. On entrevoit les conséquences industrielles hors énergie.

Quels buts de guerre ?

On peut s’interroger sur les buts de guerre des États-Unis, qui sont en réalité ceux d’Israël, en guerre contre un État qui veut sa disparition. Mais les États-Unis se sont laissés entraîner dans ce conflit de façon irraisonnée. Joe Kent, responsable du contre-terrorisme et proche de Donald Trump, a démissionné en dénonçant une guerre en Iran qu’il juge injustifiée. Mais quelle étrange imprévision que de n’avoir pas prévu le blocage d’Ormuz et ses conséquences en se contentant, en bon cow-boy, de frapper le régime à Téhéran à la tête ? Trump qui jusqu’alors se vantait de n’avoir déclenché aucune guerre est maintenant contredit. Tel le scorpion de la fable africaine, il n’aura pu s’empêcher de piquer la grenouille lui faisant traverser la rivière, parce que c’est dans la nature de l’Amérique depuis 50 ans (les dépenses militaires des États-Unis s’élèvent en en 2024 à 770 Mds$ contre 250 Mds$ pour la Chine), le complexe militaro-industriel y trouvant certainement son avantage. Quelle autre imprévision que tous ces alliés arabes du Golfe, incapables pour l’heure de se protéger ou d’être protégés, Arabie saoudite, Qatar, EAU, Koweit, Barhein, même, avec leurs immenses champs pétroliers et gaziers le long de la faille du golfe persique, géologiquement un gigantesque piège à hydrocarbures, largement exposé aux simples drones destructeurs. La Chine est en embuscade pour, à terme, remplacer les Américains, elle a les moyens militaires. Mais l’Iran n’est pas un pays ennemi : en juillet 2023, la République islamique d’Iran est devenue membre à part entière de l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS).

Le seul but de guerre avancé par Trump qui pourrait justifier l’intervention était de ne pas laisser la « mollahrchie » disposer de l’arme nucléaire, mais l’on sent bien que la guerre va bien au-delà de cet objectif. La directrice du renseignement national américain, Tulsi Gabbard, a affirmé que l’Iran n’avait pas relancé son programme d’enrichissement nucléaire, contredisant ainsi les déclarations de Donald Trump. Les agences américaines n’ont observé aucun indicateur récent montrant une reprise active du programme et l’attaque s’est déclenchée en pleine négociation. Les experts rappellent que la surveillance internationale repose sur des mécanismes précis, notamment ceux de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA), ce qui signifie que toute évolution significative serait rapidement détectée.

Le pétrole à la pompe et… dans ses œuvres

Pour les consommateurs, la flambée des prix du carburant est un drame, mais ils n’en aperçoivent pas toujours les tenants et aboutissants. Les prix du pétrole ont bondi pour atteindre 110 dollars (avant de rebaisser un peu) après le bombardement par Israël du champ gazier iranien de South Pars, le 19 mars, il avait atteint à Oman, selon le Financial Times du 17 mars 2026, environ 154 dollars, établissant un record absolu mais est retombé.

Le prix des carburants à la pompe venant s’ajouter aux difficultés économiques du moment, surtout en France, a fait monter d’un cran le mécontentement et les perspectives peuvent nous faire des « Gilets jaunes » à la puissance 10. Mais ce qui est en cause, ce n’est pas la pénurie, pas même le marché, mais la géographie : en histoire, c’est bien connu, ce qui ne change pas c’est la géographie. Cette attaque inquiète les investisseurs car elle vise une zone stratégique pour l’énergie mondiale : le champ gazier de South Pars / North Dome, considéré comme la plus grande réserve de gaz au monde. Pourtant malgré ces évènements spectaculaire, le prix du baril est encore loin de ses maximums des années 2008 frisant les 150 dollars. Le Brent était passé de 96 dollars, le 2 janvier 2008, à 144 dollars le 3 juillet 2008. L’offre était beaucoup plus rare à l’époque qu’aujourd’hui. Le Moyen-Orient produit aujourd’hui 30,7 % du pétrole mondial en 2023, loin devant les États-Unis (18,5 %). L’Arabie saoudite est de loin la première contributrice, suivie de l’Irak et des EAU. Mais il faut compter avec le reste de l’offre : Vénézuéla, Russie, Nigéria, Libye, Kazahkstan, Chine (13e rang), Brésil, Algérie, Mexique, Angola, Équateur, Inde (21e rang), Canada. Bref, la planète regorge de pétrole et la ressource est loin d’être épuisée, d’autant que des technologies nouvelles contribuent à en augmenter l’extraction.

La France, le pétrole, la dette, la crise

En France, c’est bien connu, nous n’avons pas de pétrole mais nous avons des idées. Avons-nous encore aujourd’hui des idées quand on assiste à l’impuissance gouvernementale face au prix des carburants et à la politique en ce domaine de l’Italie ?… Mais il y a un problème : notre dette.

La première chose qui s’annonce, c’est l’inflation induite par la hausse des hydrocarbures combinée à une très faible croissance, donc une stagflation avec baisse du pouvoir d’achat et remontée du chômage. À cela vont s’ajouter les conséquences de notre dette colossale, les obligations d’État seront souscrites à des taux d’intérêt en forte augmentation. Dans ce contexte, les marchés des hydrocarbures vont mettre du temps à se réorganiser au bénéfice de la Russie, par exemple, qui pourra espérer se refaire une place dans le commerce international. Oubliée, l’Ukraine, toujours la faim de l’or (noir) !

En conclusion très provisoire, plusieurs questions :

  • ce conflit peut-il prendre fin rapidement comme le prétend Trump ? L’annonce d’envoi de troupes au sol sur la rive orientale du golfe persique laisse plutôt entrevoir une guerre durable ;
  • le bombardement du complexe d’enrichissement iranien de Natanz (sans bombes nucléaires) et la riposte sur Dimona (où il y des bombes nucléaires) laisse-t-il vraiment augurer d’une paix prochaine ?
  • le conflit peut-il s’étendre à l’ensemble de la planète ?

 

Illustration : Quand le pétrole part en fumée, le monde est intoxiqué.

 


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