Dans les commentaires médiatiques occidentaux, l’affrontement entre Israël, les États-Unis et l’Iran est souvent présenté comme une lutte entre modernité libérale et fondamentalisme religieux, opposant un Occident supposé défendre des valeurs séculières à une théocratie islamique perçue comme intrinsèquement hostile à ces principes.
Une telle lecture, si elle possède une certaine efficacité rhétorique, reste cependant réductrice. Les motivations réelles relèvent largement de la géopolitique classique : la volonté d’Israël de préserver une hégémonie militaire régionale et l’intérêt des États-Unis pour le contrôle stratégique des routes maritimes et des équilibres de puissance au Moyen-Orient pèsent bien davantage que la défense abstraite de valeurs occidentales. Par ailleurs, la nature idéologique de la République islamique est souvent simplifiée à l’extrême. Le chiisme, qui constitue le socle doctrinal de l’État iranien, possède une longue tradition historique de coexistence avec le christianisme et le judaïsme et s’est montré, en comparaison avec certains courants sunnites, relativement peu prosélyte dans l’espace occidental.
Cependant, derrière ces considérations stratégiques se profile un élément plus inattendu et rarement discuté : la présence, chez des acteurs influents des trois camps, d’attentes apocalyptiques ou millénaristes qui confèrent aux événements contemporains une signification eschatologique.
La grande terre d’Israël
Commençons par la pensée apocalyptique juive. Bien évidemment, celle-ci plonge ses racines dans la littérature prophétique de la Bible hébraïque, où les visions d’une restauration d’Israël et d’un jugement divin final sont étroitement liées au destin du peuple juif. Ces textes ont nourri une attente messianique selon laquelle un roi issu de la lignée de David inaugurera une ère de rédemption et de justice. Le sionisme moderne, né au XIXᵉ siècle dans un contexte largement séculier, n’avait initialement qu’un objectif politique : créer un État juif capable d’assurer la sécurité et la normalisation du peuple juif. Toutefois, après la création d’Israël en 1948 et surtout après la guerre de 1967, certains courants religieux ont interprété ces événements comme des signes d’un processus rédempteur en cours.
Dans ces milieux du sionisme religieux, les promesses bibliques concernant la terre d’Israël sont souvent lues comme une justification théologique de la souveraineté juive sur l’ensemble du territoire entre le Jourdain et la Méditerranée, voire entre Nil et Euphrate. Des responsables politiques comme Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir présentent ainsi la colonisation juive en Cisjordanie et la souveraineté sur l’ensemble de la Terre d’Israël comme un processus historique à portée rédemptrice. Des autorités religieuses influentes telles que les rabbins Dov Lior et Yitzchak Ginsburgh développent également des lectures messianiques de l’actualité géopolitique, tandis que, dans un registre plus indirect, Benjamin Netanyahu recourt parfois à un langage biblique qui inscrit les conflits contemporains d’Israël dans un horizon symbolique hérité des récits prophétiques.
Ne pas contrarier le scénario biblique
À cela s’ajoute un phénomène particulièrement remarquable, l’alliance entre le sionisme religieux israélien et un courant théologique né aux États-Unis : le sionisme chrétien évangélique. Dans cette tradition issue du dispensationalisme protestant, une doctrine développée au XIXᵉ siècle dans le monde anglo-saxon, l’histoire est conçue comme une succession d’époques voulues par Dieu et conduisant progressivement vers la phase finale de l’histoire humaine. Dans cette perspective, le retour du peuple juif sur sa terre ancestrale ne constitue pas seulement un événement politique ou national mais une condition théologique indispensable à la seconde venue du Christ.
Selon cette lecture très littérale des prophéties bibliques, la reconstitution d’un État juif en Terre sainte, la consolidation de sa souveraineté et les conflits qui l’entourent sont interprétés comme les signes annonciateurs de la dernière étape de l’histoire du monde. Les tensions au Moyen-Orient, les guerres régionales ou les affrontements avec les puissances hostiles à Israël peuvent ainsi être compris comme les prémices des événements décrits dans l’Apocalypse de Jean, notamment la bataille finale d’Armageddon qui précéderait le retour du Christ et l’établissement de son règne millénaire. Dans ce cadre, le soutien à Israël n’est pas seulement perçu comme une position idéologique mais comme une participation active à l’accomplissement du plan divin.
Cette vision religieuse du rôle d’Israël dans l’histoire a trouvé, au cours des dernières décennies, un relais politique particulièrement visible dans certains milieux conservateurs américains. Elle a notamment été renforcée dans l’entourage de Donald Trump, où plusieurs personnalités proches des milieux évangéliques ont exercé une influence notable. Des figures politiques comme Mike Huckabee ou Pete Hegseth défendent régulièrement l’idée que la souveraineté israélienne sur l’ensemble de la « terre biblique » correspond non seulement à un droit historique, mais aussi à l’accomplissement d’une prophétie biblique.
Dans le même univers religieux, certains prédicateurs évangéliques disposent d’une audience considérable auprès du public américain. Des leaders comme John Hagee, fondateur de l’organisation pro-israélienne Christians United for Israel, ou Robert Jeffress, proche conseiller spirituel de Trump, voient dans les crises du Moyen-Orient les signes précurseurs du retour du Christ et de la bataille finale d’Armageddon. Leurs sermons et leurs écrits décrivent fréquemment l’histoire contemporaine comme l’accomplissement progressif d’un scénario prophétique annoncé dans la Bible.
Même si ces croyances ne constituent évidemment pas une doctrine « officielle » de l’État américain, leur influence politique reste notable, notamment en raison du poids électoral du protestantisme évangélique dans certaines régions des États-Unis. Dans ce contexte, le soutien inconditionnel à Israël peut parfois être motivé non seulement par des considérations géopolitiques ou stratégiques, mais aussi par la conviction que les événements du Moyen-Orient participent à l’accomplissement d’un récit eschatologique qui dépasse largement les enjeux immédiats de la politique internationale.
Le rôle central du martyre chez les chiites
En Iran, la dimension apocalyptique est forcément beaucoup plus explicite que dans les deux cas précédents et s’enracine dans la théologie du chiisme duodécimain. Cette tradition affirme que la direction spirituelle de la communauté musulmane revient à une lignée d’imams descendants de Ali ibn Abi Talib, le gendre du prophète et quatrième calife. Le douzième imam, Muhammad al-Mahdi, aurait disparu au IXᵉ siècle et vivrait depuis dans un état d’occultation. Selon la croyance chiite, il réapparaîtra à la fin des temps pour instaurer la justice universelle et vaincre les forces de l’oppression.
La révolution islamique de 1979 a intégré cette attente dans son idéologie politique. Ainsi, Ruhollah Khomeini a développé la doctrine selon laquelle un juriste religieux doit gouverner la communauté pendant l’absence de l’Imam caché. Certains dirigeants ont ensuite insisté davantage sur la dimension messianique de cette attente. L’ancien président Mahmoud Ahmadinejad, influencé par le théologien radical Mohammad Taqi Mesbah-Yazdi, évoquait régulièrement la proximité de la réapparition du Mahdi et présentait les conflits contemporains comme des signes de la phase finale de l’histoire. Même le dernier guide suprême récemment assassiné, Ali Khamenei, inscrivit souvent la confrontation avec les puissances adverses dans une perspective morale et eschatologique inspirée de la tradition chiite.
Un aspect distinctif de la spiritualité chiite qui renforce cette vision du monde est aussi le rôle central du martyre. Les événements qui ont façonné l’identité chiite – l’assassinat d’Ali ibn Abi Talib en 661 par un kharidjite, l’empoisonnement de son premier fils Hasan en 670 et le martyre de son deuxième fils Hussain en 680 lors de la bataille de Karbala – ont établi un récit puissant de sacrifice vertueux face à l’injustice. Les commémorations du martyre de Hasan et Husayn continuent de façonner la rhétorique politique en Iran, où la résistance contre l’oppression perçue est souvent présentée comme une reconstitution de cette lutte sacrée.
Par conséquent, la confrontation avec des adversaires puissants peut acquérir une profonde signification symbolique. Les dirigeants politiques présentent parfois les conflits géopolitiques comme des étapes d’une bataille cosmique entre la justice et la corruption, un cadre qui trouve un écho particulier dans une tradition habituée à interpréter les souffrances historiques à travers des attentes eschatologiques. L’assassinat du guide suprême Khamenei intensifiera sans aucun doute ces récits, renforçant la croyance selon laquelle les événements dramatiques annoncent l’apparition prochaine de l’Imam caché et la fin des temps.
En résumé, l’examen de ces trois traditions révèle un phénomène paradoxal : malgré leurs différences théologiques profondes, plusieurs acteurs influents dans les camps opposés interprètent les événements du Moyen-Orient à travers des récits religieux étonnamment similaires annonçant la transformation finale de l’histoire.
Certes, les différences restent importantes. Aux États-Unis, ces visions relèvent surtout de mouvements religieux influents mais extérieurs à la doctrine officielle de l’État. En Israël, elles se manifestent dans certains courants du nationalisme religieux. En Iran, en revanche, elles occupent une place centrale dans l’idéologie de la République islamique.
Dans ces conditions, l’escalade des tensions peut parfois apparaître, pour certains acteurs convaincus d’être du « bon côté » de l’histoire sacrée, non comme une catastrophe à éviter à tout prix mais comme une confirmation possible d’un scénario eschatologique attendu. Loin d’être un simple affrontement stratégique, la confrontation autour de l’Iran s’inscrit ainsi aussi dans un paysage imaginaire où la politique mondiale se mêle aux attentes de la fin des temps. Et ce n’est pas très rassurant pour nous tous.
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