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Arnoun et l’orientalisme

When Magic Failed n’avait aucune raison de tomber entre mes mains. Cette couverture noire, solide et entourée d’une devanture volante un peu criarde fleurait trop l’édition américaine. Le sous-titre, « souvenirs d’une enfance libanaise coincée entre Orient et Occident » m’attira en premier : une promesse commerciale qui augurait d’une plongée au cœur des ambiguïtés orientales.

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Arnoun et l’orientalisme

Je ne connaissais rien de l’auteur, un certain Fouad Ajami, anglophone vraisemblablement immigré du Liban jusqu’aux États-Unis. Tout devint subitement plus fascinant quand l’amplitude d’internet m’apprit que l’homme fut un fervent défenseur de la politique étrangère de Bush fils, de sa guerre en Irak et de son héritage historico-politique que fut la guerre syrienne. Entrer dans l’enfance levantine d’un homme qui décrivit le cataclysme de 2003 comme une « guerre noble », qui promut toute sa vie la démocratisation arabe comme un vœu pieux sans ingérence américaine et qui batailla tant d’années dans les Foreign Affairs revenait à inspecter les entrailles d’une idée géopolitique tellement étrangère à mon expérience qu’elle ne pouvait qu’être fascinante. 

Fouad Ajami est né dans une bourgade du sud du Liban, dans cet océan chiite qui jouxte quelques villages chrétiens et la frontière israélienne. La bourgade porte le nom d’Arnoun, que les voyageurs pourront arpenter en se rendant au superbe château de Beaufort, après quelques embrouillaminis avec les Forces de Sécurité Libanaises, ou un peu de roublardise, et où ils usurperont une réputation d’audace artificielle puisque la zone est considérée comme une tanière infréquentable pour les touristes occidentaux. Beaufort a subjugué tous les amis que j’y ai conduit. La brutalité de cette ruine déserte, mal gardée par des factionnaires étourdis, a quelque chose d’impressionnant par sa nudité. Au-dessus du Litanie, du Golan, du nord d’Israël, de Tyr, la perspective a suscité les envies successives des croisés, de Saladin, de l’OLP et de Tsahal.

Une sensibilité pudique aux êtres et aux destins

Fouad Ajami vécut en contrebas de cette superbe forteresse, dans les mariages poussifs et brisés de sa mère, dans les mœurs naïves et violentes d’une société chiite emplie des contradictions de la césure entre deux époques ; même sa scolarité dans le Beyrouth des années 50 et 60 ne permit pas qu’il échappât à la torture d’une circoncision sanglante à treize ans. L’universitaire ne dissèque pas son monde par découpes scientifiques, plutôt par spasmes successifs de mondes qui se nouèrent après s’être longtemps toisés. Il raconte les jalousies féminines au milieu de l’imaginaire apitoyé des maisons chiites, les ambitions médiocres de son père, ravi par l’eldorado saoudien alors qu’il tenait une école dans les faubourgs de Bourj Hammoud, le quartier pauvre des réfugiés arméniens dans la capitale libanaise, ses voisins arméniens et l’école des sœurs dans Nabatiyeh, aujourd’hui fief incontesté du Hezbollah, et alors surtout ville quand Arnoun n’était que rurale. 

Tout dans ce récit, jusqu’à la lassitude des paradoxes des métamorphoses libanaises des années soixante, est écrit avec une sensibilité pudique aux êtres et aux destins qui frappe quand on sait quel aveuglement s’empara plus tard de Fouaj Ajimi, conseiller des politiques américaines.

Adversaire honni du précurseur des études post-coloniales, Edward Said, Fouad Ajami a livré des souvenirs rocailleux et assagis par la fréquentation des regrets et des vilénies du cœur de l’homme. Le peuple chiite « insulaire, dont la religion, avec ses histoires de persécutions et de lamentations était une partie de l’insularité » demeura la matrice de sa perception des heurts orientaux quand la jeunesse dorée d’un Said, issu des riches familles chrétiennes de Palestine, l’entraîna à des jugements méprisants sur les coupables « d’orientalisme ». Là où Said vit du racisme, Ajami crut en ses souvenirs. Cet affrontement et ses insuffisances cimentent encore les éclairages occidentaux sur les haines levantines et les souvenirs de Fouad Ajami offrent un surcroit d’humanité à cette bataille au milieu du sang.

 

 Fouad Ajami, When Magic Failed : A Memoir of a Lebanese Childhood, Caught Between East and West. 2022, Bombardier Books, 256 pages.

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