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Pétainistes et gaullistes aujourd’hui

À la faveur d’une biographie anglaise du maréchal Pétain, interrogeons-nous sur cette fracture française indépassable Résistance/Collaboration, et sur les imaginaires – le mot est important – qu’elle mobilise : qui, aujourd’hui, rêve d’extase européenne, qui défend la souveraineté française ?

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Pétainistes et gaullistes aujourd’hui

Pour des raisons qui tiennent autant à son histoire qu’à cette chose mystérieuse et qui cependant ne laisse pas d’être, que l’on appelle le tempérament national, la France a toujours renfermé en son sein de puissants ferments de dispersion. Nation éminemment politique, bavarde et raisonneuse, la France semble toujours prête à se déchirer elle-même pour des motifs allant du plus futile au plus grave.

Ce « tempérament gaulois » a été génialement caricaturé par la bande dessinée Astérix (dont le premier tome est paru en 1959, juste après le retour au pouvoir de De Gaulle). Dans celle-ci, les habitants du seul petit village que les Romains n’ont pas pu conquérir ne cessent de se disputer que pour s’unir, temporairement, contre l’envahisseur, qu’ils repoussent grâce à une « potion magique » qui donne une force surhumaine.

L’histoire de la France est ainsi parsemée de fractures profondes, jamais complètement refermées, dont les effets continuent à se faire sentir à des siècles de distance.

La dernière en date de ces fractures majeures est très certainement celle qu’a produit la défaite de mai-juin 1940. Cette défaite, avec ses conséquences, est l’expérience décisive qui, plus que toute autre, a donné naissance à la France contemporaine. Nous avons surmonté cette défaite mais, d’une certaine façon, nous ne nous en sommes jamais remis.

La Résistance et la Collaboration étaient les deux grandes options qui s’offraient aux Français après cette défaite stupéfiante. Deux hommes ont incarné chacune de ces options : Charles De Gaulle et Philippe Pétain. Ceux qui ont choisi la voie de la Résistance ont fini, bon gré mal gré, par se rassembler autour du général De Gaulle ; ceux qui ont choisi de suivre le maréchal Pétain se sont peu à peu enfoncés dans la voie d’une collaboration de plus en plus étroite et infamante avec l’Allemagne nazie.

Résistance ou Collaboration ?

Après avoir publié en 2003 The Fall of France : the Nazie Invasion of 1940, puis, en 2018, ce qui est sans doute la meilleure biographie en langue anglaise du général De Gaulle (A Certain Idea of France : The Life of Charles De Gaulle), il était presque inévitable que Julian Jackson, le grand historien britannique spécialiste de la France contemporaine, publie un livre sur Pétain. C’est chose faite avec France on Trial : the Case of Marshal Pétain, paru cette année. Dans ce livre, Julian Jackson expose, avec le sens de la narration et la maitrise du détail que nous lui connaissons, les dernières semaines du régime de Vichy, puis le procès du maréchal Pétain pour « haute trahison ». Bien que nous en connaissions la fin, France on Trial se lit comme un roman policier, plein de suspense et de personnages hauts en couleurs.

Le procès de Pétain s’est terminé le 14 août 1945 par la condamnation à mort de l’accusé (la sentence sera immédiatement commuée en détention à vie par le général De Gaulle et Pétain mourra le 23 juillet 1951 dans sa prison de l’ile d’Yeu). Mais, comme De Gaulle l’avait prédit à George Pompidou (son futur Premier ministre), la mort du Maréchal n’a pas clos définitivement le dossier Vichy : « Ce fut un grand drame historique, et les grands drames historiques ne se terminent jamais. »

Le dernier tiers de l’ouvrage est consacré à la manière dont l’action et l’héritage de Vichy ont continué à être défendus jusqu’à aujourd’hui par une poignée de « maréchalistes », dont les motivations vont de l’adhésion pure et simple à la politique réactionnaire de « révolution nationale » mise en œuvre par Pétain à l’attrait irrésistible pour les causes perdues (autre trait de caractère typiquement français). Ainsi, depuis 1945, à intervalles irréguliers, la France rejoue le grand drame historique de la Collaboration et de la Résistance et se demande inlassablement si, durant ces années où elle a vécu sous la botte de l’Allemagne nazie, elle fut endurante et héroïque ou bien lâche et rampante, et même criminelle en aidant les nazis dans leur politique d’extermination des Juifs. Julian Jackson rappelle ainsi que, lors de la dernière élection présidentielle, l’un des candidats, Éric Zemmour, s’était fait connaître notamment par sa défense obstinée de l’argument pétainiste selon lequel, par sa politique de collaboration, Vichy avait contribué à protéger les juifs français.

Qui collabore aujourd’hui ?

Julian Jackson écrit à ce propos que ce qui a poussé Zemmour à prendre ainsi la défense de Vichy n’est pas clair et c’est peut-être le seul moment, dans cet excellent ouvrage, où Jackson paraît manquer de jugement et de finesse. Car ce qui motive Éric Zemmour est tout à fait clair, et lui-même l’a énoncé à plusieurs reprises (et Jackson le cite, d’ailleurs). Selon Zemmour, depuis une cinquantaine d’années, Vichy et la Collaboration ont été utilisés abusivement pour culpabiliser les Français, pour les persuader que la France est une nation intrinsèquement raciste et antisémite, qui doit expier ses crimes en consentant à des politiques dont l’aboutissement logique est sa propre disparition : que cela soit la « construction européenne » ou l’immigration massive et incontrôlée de populations provenant en grande partie du continent africain.

Ainsi, Zemmour considère manifestement qu’une certaine réhabilitation de Vichy est la condition nécessaire pour briser le charme mauvais de la « repentance » qui conduit les Français à accepter leur effacement programmé. Cette position est très probablement à la fois une erreur historique et une impasse politique (et à mon avis elle l’est, en effet) mais elle est du moins tout à fait compréhensible. Et elle révèle un renversement de situation pour le moins inattendu et intéressant. Si être gaulliste consiste à considérer que la France est « telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs », « vouée à une destinée exceptionnelle et éminente », comme le dit De Gaulle dans les premières lignes de ses Mémoires d’espoir ; si être gaulliste consiste à défendre de manière intransigeante la souveraineté et la grandeur de la France et à considérer qu’elle avant tout « un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » (comme l’a déclaré un jour De Gaulle à Alain Peyrefitte, qui fut son ministre de l’information), alors Éric Zemmour était sans doute le candidat le plus gaulliste lors de l’élection de 2022. Peut-être même était-il le seul candidat gaulliste.

À l’inverse, que signifie être « vichyste » aujourd’hui ? Selon De Gaulle, la faute essentielle du Maréchal Pétain, celle qui l’a amené à ensuite couvrir tous les crimes dont son gouvernement s’est rendu coupable, était d’avoir demandé l’armistice. Bien sûr, à ce moment-là, la bataille de France était perdue, et De Gaulle le savait aussi bien que n’importe qui, mais l’armistice voulu et imposé par Pétain avait avant tout une signification morale : il signifiait non pas seulement reconnaître la défaite mais l’accepter ; en quelque sorte y consentir. Il signifiait considérer que la France était, en 1940, une nation définitivement déchue et qui avait mérité sa déchéance. Qui devait par conséquent s’accommoder d’une existence diminuée et serve au sein d’une Europe dominée par l’Allemagne.

La position vichyste est celle du renoncement tandis que la position gaulliste est celle du refus du renoncement, l’effort sans cesse renouvelé pour rassembler les Français autour de l’indépendance politique et spirituelle de la nation. Considéré dans cette perspective, les véritables héritiers de Vichy sont aujourd’hui à gauche et non pas à droite : ils parlent le langage de l’antiracisme, du multiculturalisme, et de la dissolution de la France dans l’extase européenne. À l’inverse, ceux qui affirment que « La France n’a pas dit son dernier mot » (ce qui est le titre de l’avant-dernier livre d’Éric Zemmour) sont les héritiers spirituels de De Gaulle, quand bien même ils essayeraient, bien maladroitement, de défendre le Maréchal Pétain.

 

Julian Jackson, France on Trial : The Case of Marshal Pétain. Allen Lane (Royaume-Uni) ou Harvard University Press (États-Unis), 480 p.

Illustration : « C’est pourquoi, loin d’être un concept imprécis ou un idéal abstrait, la souveraineté européenne constitue une nécessité absolue dans un contexte dangereux. Une nécessité pour vivre, pour rêver, en tant qu’Européens. » E. Macron, La Haye, 11 avril 2023.

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