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Macron, immobile à grand pas ou l’émasculation habermasienne de Saint-Simon

En des termes qui ne cherchent nullement à masquer une réelle admiration pour celui qu’il considérait (avec Robert Owen et Charles Fourier) comme le précurseur du socialisme, Friedrich Engels (1820-1895) relève dans son célèbre Anti-Dühring – Monsieur Eugen Dühring bouleverse la science (1878) combien Claude Henri, comte de Saint-Simon (1760-1825), fut prophétique ;…

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Macron, immobile à grand pas ou l’émasculation habermasienne de Saint-Simon

c’est ainsi qu’il s’extasie de ce que le Français, dans ses Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains (1803), eut affirmé que « la Terreur a été la domination des masses non possédantes. ». Et le complice de Marx de poursuivre : « Or, concevoir la Révolution française comme une lutte de classe entre la noblesse, la bourgeoisie et les non-possédants était, en 1802, une découverte des plus géniales. En 1816, il proclame la politique science de la production et il prédit la résorption entière de la politique dans l’économie. Si l’idée que la situation économique est la base des institutions politiques n’apparaît ici qu’en germe, le passage du gouvernement politique des hommes à une administration des choses et à une direction des opérations de production, donc l’abolition de l’État, dont on a fait dernièrement tant de bruit, se trouve déjà clairement énoncée ici ». Fin observateur de la pensée saint-simonienne, Engels souligne deux aspects essentiels de cette dernière : la subordination du politique à l’économique, d’une part, et la substitution de l’administration technique et épistocratique – bien que ce terme désignant le gouvernement des experts ne fut guère en usage au XIXe siècle – au gouvernement politique de la cité, d’autre part. Assurément, si l’on devait fournir une tentative d’explication à l’impéritie structurelle qui parait caractériser les voies impolitiques (au choix, par agitation stérile ou pesante inertie) uniment empruntées par nos dirigeants depuis quelques décennies, la communication performative pourrait bien définir, en propre, la posture autant que la méthode managériale et saint-simonienne du macronisme d’État. Celui-ci subit, néanmoins, une inflexion notable par la théorie de la rationalité communicationnelle de Jürgen Habermas (1929).

Une « logocratie » du vide et de l’inconsistant

En substance, reprenant à son compte la théorie des « actes de langage » de John Austin – exposée dans son célèbre essai paru en 1962, Quand dire, c’est faire –, et à rebours des post-modernes déconstructionnistes – notamment Foucauld et Derrida, auxquels il reproche leur inconséquence logique dans leur combat platonique et relativiste contre la rationalité moderne –, le philosophe de Düsseldorf part du postulat que la modernité souffrirait non pas d’un trop-plein de rationalisme – contrairement à ce que pouvait penser Max Weber dans sa critique de la rationalisation bureaucratique de l’État ou encore Theodor Adorno et Max Horckheimer de l’École de Francfort lorsqu’ils dénonçaient les conséquences totalitaires et oppressives de la « raison instrumentale » – mais, au contraire d’un déficit pathologique de ce qu’il appelle une rationalité communicationnelle propre à « rassembler sans contrainte et à générer un consensus » (Théorie de l’agir communicationnel, 1981). L’enjeu politique pour Habermas est de circonscrire, par le langage et ses signes, un topos discursif où règnerait le « consensus de la vérité », cette dernière étant fondée sur l’échange d’arguments. L’« éthique de la discussion » habermasienne ne devient alors rien de moins qu’une morale libérale écartant toute conflictualité – Chantal Mouffe aurait volontiers parlé d’« agonalité » – au bénéfice d’une logomachie aussi creuse qu’incontinente. C’est précisément cette « logocratie » du vide et de l’inconsistant qui singularise l’exercice actuel du pouvoir. Si le macronisme est bien un saint-simonisme – tel que remarquablement diagnostiqué par Frédéric Rouvillois (Liquidation. Emmanuel Macron et le saint-simonisme, 2020), celui-ci, bien qu’il ne soit pas de stricte observance, paraît inachevé, à front renversé, partiel, comme amputé, empêtré dans sa marche triomphale vers l’avenir industriel radieux, un, indivisible et individualiste. Si le locataire de l’Elysée prétend détenir la prérogative du « droit de commander », tout en encalminant les gouvernés dans « le devoir d’obéir », selon les mots d’Abel Transon, disciple du maître (De la Religion saint-simonienne. Aux Elèves de l’Ecole polytechnique, Paris, 1830), lui manque-t-il cruellement les moyens souverains pour ce faire. C’est ainsi que lui et ses ministres sont dramatiquement contraints de subir (autant que le bon peuple dont ils ont la charge) les évènements (l’inflation, la violence émeutière et endémique, la politique internationale, etc.) sans pouvoir revendiquer, autrement que verbalement, une prise décisive sur ceux-ci. Du Saint-Simon à cheval de l’époque de Napoléon III, à celui à « trottinette » tel qu’entrevu par Rouvillois, assistons-nous au crépuscule d’un Saint-Simon en déambulateur qu’anime encore, nonobstant, une rhétorique libérale-jupitérienne, qui ne trompe plus qu’une poignée (certes très active) de partisans et de courtisans. Lui manquant les instruments régaliens de sa politique, en est-il réduit à s’en remettre aux « experts »et aux « sachants » de toute obédience, tandis qu’il doit se contenter du seul domaine – naguère encore réservé mais aujourd’hui contesté et désormais revendiqué par l’opinion de la rue, selon le programme habermasien de la « démocratie délibérative » – de la parole et du verbe.

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