Tribunes
Le racisme comme impasse anthropologique et rhétorique de la modernité
La piste heideggérienne…
Article consultable sur https://politiquemagazine.fr
Méditation métaphysique avec Heidegger.
La modernité nous embarque et nous n’y pouvons rien. Arraché aux cieux de la transcendance divine, l’homme est condamné, volens nolens, à suivre les courants, même les plus contraires à son tempérament. Pascal, à un autre propos, nous avait prévenus. Le monde moderne est un divertissement qui nous fait oublier le sérieux, i.e. le dérisoire de la vie. À l’échelle du monde, du temps et des générations, que pesons-nous ? Rien et moins que rien encore, si c’est possible. À regarder nos contemporains comme nous-mêmes, il faut bien avouer que Gilles Deleuze et Félix Guattari, qui nous avaient assignés à des fonctions bassement excrétoires et copulatives tout en nous ramenant à l’horizontalité des flux, ont littéralement triomphé – et, avec et derrière eux, tout un déconstructivisme relativiste. Le turbo-capitalisme nous soumet à la turbo-consommation grâce aux sollicitations publicitaires qui nous enjoignent de « profiter », débilitante expression reflétant notre ataraxie, laquelle apparait surtout comme l’inquiétant symptôme de notre régression psychologique et intellectuelle d’« adulescents » grégaires et attardés.
L’homme postmoderne n’est-il donc condamné qu’à demeurer au stade du nourrisson qu’on engraisse et qu’on abêtit en l’enfermant dans des parcs de loisirs ou en l’assommant devant des émissions télévisées débiles ? Où se trouve l’homme métaphysique ? Il n’est plus, si l’on en juge son incapacité à se révolter. Ces dernières semaines Homo consumans a avalé, entre autres et dans la plus parfaite indifférence, l’euthanasie, la loi sur les réseaux sociaux et les incendies. Il ne fallait surtout pas qu’il soit distrait de ses sacro-saintes vacances, lointaines héritières des ces inoxydables « droitzacquis » que furent les congés payés – bien sûr, arrachés de haute lutte, comme le droit, de vote ou celui de mourir « dans la dignité ». Assurément est-il mûr pour voter Edouard Philippe ou Gabriel Attal. Mortel et d’une déconcertante vulnérabilité, l’homme ne peut espérer se dépasser lui-même – i.e., autrement que par une simple performance sportive – qu’en se projetant, en tant qu’être, dans une transcendance qui donnerait pleinement son sens à son existence.
Si, pour reprendre la formule de Jean-François Mattéi, l’homme moderne est « dévasté », est-ce d’abord et avant tout parce qu’il s’est détourné de toute métaphysique. De même qu’il ne peut vivre sans respirer, ne peut-il renoncer à tremper son âme dans le bain régénérant de la métaphysique, sauf à dépérir – consommer, n’est-ce pas se consumer ? Martin Heidegger (1889-1976) estimait que tout le devenir destinal de l’homme se situe précisément dans l’interrogation fondamentale, tout au long de sa vie, consistant à savoir « pourquoi » est-il, au lieu de n’être pas. Cette question, vertigineuse entre toutes, oblige nécessairement à suspendre toute distraction ou divertissement et à se confronter à l’angoisse spécifiquement humaine de la négativité du rien, à plonger dans le néant « néantissant » de soi, pour mieux se retrouver en tant qu’être pensant – et non uniquement digérant et déféquant : « c’est dans la nuit claire du rien de l’angoisse qu’éclot pour la première fois l’ouverture originelle de l’étant [le réceptacle de l’être, NDR] comme tel : à savoir qu’il y a de l’étant et non pas rien. » (Qu’est-ce que la métaphysique, 1929). Certes, ne s’agit-il pas d’une promenade de santé et l’Allemand, qui n’est pas un « coach » en développement personnel, nous convie à une introspection philosophique la plus exigeante qui soit, la seule qui nous hisse à notre véritable dignité ontologique d’homme. Etre-jeté-au/dans le-monde, l’homme (qu’Heidegger désigne sous le concept de « Dasein ») ne peut faire l’économie de cette ascension en lui-même, sauf à s’oublier et n’être rien qu’un étant sans être – dasein. Telle est l’impasse sartrienne de l’être et du néant : « l’être n’a nul besoin de néant pour se concevoir. »
Mais Heidegger affirme au contraire que « le rien, loin de fournir le contre-concept de l’étant, appartient, dès l’origine, au déploiement de l’être lui-même en son essence ». L’homme moderne emplit son existence d’objets et de distractions par peur de son propre vide qu’il est incapable d’affronter. Ce faisant, il confond le vide de son âme avec le rien constitutif de son essence, d’où l’effroyable malentendu qui mine son existence. Or, « le dasein de l’homme ne peut se rapporter à l’étant que s’il se tient engagé au cœur du rien. Ce passage au-delà de l’étant fait évènement dans l’essence du Dasein. Mais ce passage au-delà est la métaphysique elle-même. Ce qui implique que la métaphysique appartienne à la nature de l’homme. Ce n’est ni une branche de la philosophie scolaire ni un champ de spéculations arbitraires pour toutes les idées susceptibles de nous passer par la tête. La métaphysique est l’évènement de fond au cœur du dasein. Elle est le Dasein lui-même. » Si l’homme renie sa condition métaphysique, il se renie dans son être même. Il est cet en-soi sartrien obérant sa conscience. C’est dire que l’homme contemporain est en grave danger de mort…
Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.