Du point de vue numérique, le RN constitue le plus grand groupe parlementaire (123 députés) d’une Assemblée nationale éclatée depuis juillet 2024. Avec ses alliés ciottistes de l’UDR, il représente même 139 députés. S’il n’a pas la majorité absolue, le RN reste capable de peser et d’influer.
Cela lui donne un peu de poids pour cogner et peser sur les débats. Surtout quand tous les groupes de l’Assemblée nationale sont minoritaires de fait. Mais ça, c’est côté rue. Car côté cour – ou plutôt côté hémicycle –, la réalité est autre : le RN est loin de donner le la et réussit même la prouesse de faire passer des textes qui contredisent ouvertement ce qu’il a toujours prôné en matière d’immigration. Alors qu’il a les moyens de s’organiser en prévoyant la rotation de ses députés, le RN réalise l’exploit de faire passer des textes ouvertement immigrationnistes. À une autre époque, on aurait parlé de lois scélérates. Retour sur ces exemples qui en disent long sur la gestion jacobine d’un parti qui ne jure que par le chef et qui ne mise que sur l’élection présidentielle. Comme si à partir de cette séquence tout devait suivre…
Le RN laisse passer le renouvellement automatique des titres de séjour
Depuis le partage de l’ordre du jour des assemblées parlementaires, les groupes politiques disposent de moyens de proposer des textes. On appelle ça les niches. Certes, le poids est symbolique, car le texte peut être rejeté et même s’il est adopté lui faut-il encore l’aval du Sénat. Sauf qu’en politique, outre le fait que ça trompe, le symbole ça compte, et même énormément, ce que la gauche a très bien compris. Minoritaire dans l’opinion et chez les électeurs, elle parvient quand même à s’offrir quelques trophées, en utilisant les os à ronger qu’elle peut trouver. Nous sommes le 11 décembre dernier : l’Assemblée nationale débat d’une proposition de loi visant à garantir un renouvellement automatique des titres de séjour de longue durée. Tout un programme, ne serait-ce que par son nom évocateur ! Un texte facile à attaquer parce qu’il résume ce que certains pensent de l’immigration, et ce à une époque où sa critique se propage dans toutes les couches de l’opinion. Si on lit son contenu, qui a même été aggravé au cours des débats en hémicycle, on ne peut que sursauter : cette proposition de loi prévoit le renouvellement automatique des cartes de séjour pluriannuelles et des cartes de résident. En séance publique, elle a même été aggravée avec une disposition qui prévoit que le silence de l’administration dans un délai de quatre mois à compter de la demande de renouvellement du titre de séjour vaut acceptation de ladite demande… De quoi susciter des cris d’orfraie. Mais ce 11 décembre dernier, le RN avait manifestement piscine.
Sous la barbe du président de séance, le RN Sébastien Chenu, ce texte d’origine socialiste est adopté par 98 voix contre 37 avec une salve d’applaudissements. On était ce jour-là un jeudi, où généralement les députés sont encore supposés être à l’Assemblée nationale, l’hémicycle était pourtant clairsemé ; mais la gauche a compris que lorsqu’il y a enjeu, il faut être là. Il suffit juste d’être un peu plus nombreux que le camp d’en face… Le RN aurait pu se mobiliser, surtout avec un ordre du jour connu plusieurs semaines à l’avance. Qui plus est, le Gouvernement était contre. Mais manifestement, il devient laborieux de battre le rappel face à une gauche encore plus immigrationniste que jamais. Mais ce que la gauche arrive à faire en se mobilisant pour l’une de ses causes phares, le RN n’arrive pas à le défaire en restant dans l’amateurisme. Pourtant, il suffisait de battre le rappel quand cela était nécessaire, quitte à lancer l’alerte. Dans ce débat, la socialiste Colette Capdevielle, qui est à l’origine de cette proposition de loi, a même eu recours à la ritournelle classique : accuser le RN de racisme, ce qui en dit long sur la conception de la liberté d’opinion quand on n’est pas d’accord avec ce que prônent les bonnes âmes. On reste donc médusé par la manière dont, à peu de frais, la gauche ridiculise ses adversaires qui ont pourtant tout avec eux, à savoir le nombre et le soutien de l’opinion publique. Le RN aurait même pu utiliser la complicité tactique de l’exécutif. On se doute que ce texte ne sera pas examiné au Sénat, mais quand même…
Mineurs non accompagnés (MNA) : le RN capitule sur les tests osseux
Mais le RN a perdu une deuxième occasion le 11 décembre dernier. Le même jour, un autre texte-phare, la proposition de loi du député PS Emmanuel Grégoire – par ailleurs candidat à la succession d’Anne Hidalgo – a été adoptée. Ce texte vise « à protéger les mineurs isolés et à lutter contre le sans-abrisme » en prévoyant une « présomption de minorité » qui autorise la prise en charge des « mineurs isolés » par l’aide sociale à l’enfance (ASE), qui est un service départemental. Normalement, les « mineurs isolés » ne peuvent être accueillis par l’ASE quand ils sont considérés comme majeurs lors de l’évaluation organisée par les services départementaux. Ainsi, ils sont privés d’hébergement provisoire – dont il faut préciser qu’il est déjà saturé dans les grandes villes. C’est la fameuse polémique sur les MNA, qui défraye la chronique. Tant à Paris qu’en province, les services sociaux sont confrontés à de faux mineurs qui sont en fait de vrais adultes. Pour cela, la droite réclame des tests osseux afin d’établir la vérité sur l’âge de ces publics. Pour la gauche, il n’en est surtout pas question. Les tests osseux, c’est discriminatoire et cela a une connotation raciste, surtout quand cela suppose une appréciation sur la morphologie de l’étranger… Pour cette raison, la proposition de loi interdit ces tests osseux qui seraient quand même un moyen de vérifier l’âge des intéressés.
Désormais, cela ne sera plus possible et ces jeunes seront automatiquement hébergés par les services sociaux. La gauche joue également sur le pathos en faisant pleurer dans les chaumières en évoquant le sort des jeunes à la rue. On ne saurait être aussi caricatural dans ce commerce larmoyant et lacrymal… Même la commission des Lois de l’Assemblée nationale avait rejeté ce texte une semaine avant et le Gouvernement non plus n’était pas d’accord. Le RN pouvait également s’opposer à un texte débattu le même jour que le précédent. Mais là encore il y avait piscine pour les députés RN… Résultat : la proposition de loi est adoptée par 144 voix contre 100. Ce 11 décembre a bien été un jour d’infâmie pour le RN qui s’inflige un « Pearl Harbour » parlementaire avec deux textes immigrationnistes adoptés le même jour sous le nez de ces élus censés être plus nombreux que les autres.
La mauvaise gestion d’un parti où tout est centré sur le chef
Il faudrait quand même s’interroger sur cette difficulté du RN à se mobiliser quand l’enjeu est là. Elle est non seulement chronique, mais structurelle. Elle en dit long sur la gestion des ressources humaines dans une formation qui est peut-être celle qui a le plus intériorisé le logiciel de la Ve République : tout miser sur la présidentielle, donc sur le chef, mais négliger le reste, quitte à délaisser la tactique parlementaire et les « corps intermédiaires ». Plus que les Insoumis, les députés RN attendent le prochain match de cette élection, même s’ils ont un doute sur celui ou celle qui portera les couleurs – Jordan Bardella ou Marine Le Pen ? Lors de la dernière législative, on a constaté l’impréparation des cadres du RN. Ses adversaires ont ironisé sur telle candidate à la casquette nazie, soulignant les accointances fâcheuses des brebis galeuses de ce parti. Mais se rabattre sur ce supposé facteur idéologique est insuffisant. Normalement, un parti qui aspire à la prise du pouvoir suprême doit s’organiser en conséquence : il faut des structures, des équipes avec un minimum d’autonomie afin que les décisions au sommet soient bien préparées. Sauf que dans un parti qui ne jure – et ne vit – que par son chef, il devient difficile de laisser exister ces « corps intermédiaires » pourtant nécessaires. Les députés RN ont été élus parce qu’ils ont l’étiquette du parti et surtout parce qu’ils bénéficient de la qualification de leur candidate en vue du second tour. Ils sont là pour représenter Marine – ou bientôt Jordan, si la justice à la main lourde. Mais la démocratie moderne est une alchimie institutionnelle complexe où il faut être organisé et présent sur tous les fronts. Car la cour du pouvoir, ce sont aussi ces multiples arrière-cours.
Illustration : Sébastien Chenu, vice-président de l’Assemblée nationale.
Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance. 