Recevez la lettre mensuelle de Politique Magazine

Fermer
Facebook Twitter Youtube

Article consultable sur https://politiquemagazine.fr

Pandémie (conte tragico-absurde)

Il était une fois, dans un pays imaginaire, que nous appellerons la Gaule (un peu au hasard) un peuple qui vivait insouciant et heureux (enfin à peu près). Ce pays avait la chance d’être dirigé par un prince philosophe dont les qualités ne se comptaient pas.

Facebook Twitter Email Imprimer

Pandémie (conte tragico-absurde)

Il avait été très longtemps à l’école, déclamait à merveille en variant le ton, portait beau et savait tout mieux que tout le monde et sur tous les sujets. Il impressionnait tant ses courtisans, peu nombreux, mais très puissants, qu’ils ne s’adressaient à lui qu’avec une déférence proche de la piété. Ils l’appelaient respectueusement « Votre Seigneurie intergalactique » ou, plus familièrement « Votre Seigneurie » (quand le temps manquait un peu pour lui donner son titre complet).

Le prince, il faut lui rendre cette justice, ne révérait qu’un dieu (comme toute personne douée de raison) et en avait imposé le culte aux Gaulois, parfois réfractaires aux mesures d’autorité. Ce dieu se nommait Economie. Et aux yeux du subjuguant monarque rien de ce qui ne lui sacrifiait pas ne présentait d’intérêt.

Il y a des moments où le bonheur semble devoir durer toujours. La vie s’écoule, légère et insouciante, comme dans la tiédeur parfumée d’un soir d’été. La Gaule se prélassait depuis longtemps – trop longtemps peut-être – dans cette agréable torpeur.

Pourquoi faut-il que la peine succède à la joie, dans un mouvement perpétuel ? Pourquoi faut-il à l’homme la douleur d’aujourd’hui pour prendre la mesure de la douceur d’hier ? Et pourquoi, ayant surmonté ses malheurs, la pauvre créature cherche-t-elle à en conjurer de nouveau en inventant des démons ? Ce sont là de bien grands mystères auxquels jamais, je crois, nous n’aurons la réponse. Car un évènement inattendu survint qui bouleversa la quiétude de cette jolie principauté élective (dans ce pays on choisissait toujours le prince parmi ceux qui parlent bien et ont étudié très longtemps – on les nommaient le « Sachants-mieux-que les autres »).

Une étrange épidémie

Ce fut d’abord un petit bruit, comme un lointain écho. La Fée télévision, distillatrice de vérités changeantes, qui trône dans la plupart des foyers gaulois, tel un oracle révéré, commença à faire état d’une étrange épidémie se répandant à grande vitesse dans l’Empire du milieu où vivaient des gens faussement obséquieux, un peu cachotiers et légèrement autoritaires. Ce virus s’attaquait aux poumons de ses victimes et parfois, les terrassait en leur infligeant d’atroces souffrances. Tous n’en mourraient pas, mais beaucoup étaient atteints dans cette lointaine ville de W… dont peu, jusqu’alors, connaissaient le nom.

Fort heureusement, en ce temps-là, la Gaule était gouvernée par des gens fort avisés et très intelligents dévotement soumis à Sa Munificence céleste (c’était l’un des autres titres du prince). Tout comme Sa Seigneurie intergalactique, ils avaient fréquenté de très grandes écoles, réservées à l’élite du pays, dans lesquelles on apprenait à rédiger d’admirables fiches de synthèse, à parler beaucoup (et avec éloquence) et aussi à penser comme il faut, c’est-à-dire en ne débordant jamais du cadre. Et ces gens, à la tête si pleine, à la compétence si indiscutable, au charisme si subjuguant, rassurèrent le peuple des sots. Sur le ton docte de celui qui sait, ils affirmèrent que jamais cette vilaine protéine ne franchirait les frontières, qu’elle demeurerait sagement sur son lieu de naissance ; et d’ailleurs, si jamais elle s’avisait de déjouer ce pronostic éminemment raisonnable, il ne fallait nullement s’en inquiéter : il ne s’agissait que d’une grippe un peu particulière. Le mieux c’était de ne rien faire et de continuer à s’occuper d’économie, de réforme des retraites et de laminer les services de santé qui ainsi que chacun sait, coutent beaucoup trop cher et sont peuplés de nuées d’incapables et de fainéants surpayés. D’ailleurs, si ceux qui s’adonnaient à ces métiers futiles s’avisaient de protester, on leur faisait donner des nasardes par des prétoriens casqués armés de gros bâtons qui faisaient très mal. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Mais il s’avéra qu’outre sa férocité, le virus ignorait la discipline qu’on enseigne dans les susdites grandes écoles et se répandit à travers le monde, jusqu’à atteindre la Gaule. Quelle impudence ! Comment osait-t-il ?

Alors les gens très sages et très raisonnables qui gouvernaient la Gaule firent ce à quoi ils excellaient : ils parlèrent et parlèrent encore. Et ils dirent : n’ayez pas peur ! D’ailleurs, regardez le prince, admirez son courage et son calme ; il se rend au théâtre avec sa femme, comme si de rien n’était. Continuez à vivre sans vous soucier de rien mes agneaux et surtout, travaillez, traversez la rue s’il le faut, mais travaillez ! nous veillons sur vous.

Des masques ?

Le virus, cependant, ne l’entendait point de cette oreille ; il comptait bien faire jusqu’au bout son métier de virus : il sauta de l’un à l’autre, à une vitesse proprement stupéfiante, et commença à tuer, surtout les plus faibles comme dans cette ville de W… dont il n’était pas supposé s’échapper sans visa. Très vite, les services d’urgences se trouvèrent engorgés et l’on s’avisa que les hôpitaux, qui coutaient si cher étaient sous-équipés, tant en matériel qu’en personnel.

Le peuple des sots en vint à trembler et s’interrogea : « Ne prendrait-on pas des mesures, en vue de nous protéger ? se demandèrent certains audacieux » ; « Ne distribuerait-on pas des masques et ne testerait-on pas les populations afin d’évaluer la propagation de l’infection, renchérirent d’autres ? »

Mais les gens très sages et très raisonnables secouèrent la tête en signe de dénégation : « C’est inutile ! assénèrent-ils doctement ; et nous ne disons pas cela parce que nous avons détruit les stocks de masques et que les réactifs nécessaires au dépistage sont fabriqués dans de lointains pays. Non, nous l’affirmons parce que nous savons tandis que vous êtes des ignorants ; et, surtout, parce que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. » Ils étaient semblables au roi du Petit Prince, celui qui régnant sur un minuscule astéroïde, de surcroît tout à fait impuissant, ne donnait que des ordres raisonnables, c’est-à-dire se pliant à la réalité.

Enfin vint le jour où, les malades et les morts se multipliant de façon préoccupante, les gens très sages et très raisonnables furent pris d’un frisson et commencèrent à s’agiter comme des poulets sans tête. « Que faire ? se demandèrent-ils ». « Et si nous mettions tous les Gaulois en prison pour une durée indéterminée ? suggéra l’un. » Et tous applaudirent à cette excellente idée qui, cependant, portait un coup fatal à leur chère économie, hier encore leur seule préoccupation.

Une potion magique ?

Un professeur en blouse blanche, vivant très loin du palais du prince président, et donc très ignoré et méprisé par les Diafoirus du sérail, avait bien proposé au gens très sages et raisonnables d’utiliser une molécule existant depuis des dizaines d’années, laquelle semblait guérir la majorité des malades, pourvu qu’elle fût administrée à un stade précoce de l’infection ; mais on ne l’écouta point. On pensa qu’il fallait mieux palabrer encore. D’ailleurs, ce professeur ressemblait à un druide et portait des chemises à fleurs, ce qui est proprement ridicule. Chacun sait pourtant que seuls peuvent être pris au sérieux ceux qui s’habillent d’un complet et d’une une cravate sombre. Et malgré les résultats qu’il obtenait, on renvoya ce professeur à sa ville de province en l’accablant de moult quolibets et sarcasmes.

Décidément, la prison pour tous paraissait la meilleure solution. Il advint cependant qu’après quelques semaines de prison, ne voyant venir aucune mesure propre à les prémunir de la contagion (les masques par exemples) ou à dépister les malades afin de les isoler, les Gaulois commencèrent à grogner. Et puis, cet emprisonnement dont on ne pouvait évaluer la durée leur pesait. Le prince lui-même était préoccupé car le Dieu Economie tremblait sur son autel et cela, bien sûr, ne se pouvait concevoir.

Il décida donc de faire ce qu’il faisait le mieux, c’est-à-dire parler. Un soir, ayant mis ses peintures de guerre (on ne sait trop pourquoi ils les avaient choisies orange), il s’adressa en Père à la nation gauloise. Son ton était grave et l’œil brillait de larmes retenues (le prince s’émouvait souvent de ses propres paroles). Et il dit :

Gaulois, Gauloises,

Il me faut hélas vous maintenir en prison au moins jusqu’au 22 Floréal. Enfin peut-être un peu plus, on verra. Tout cela dépendra de la flexibilité de la queue de la vache et de la vitesse du vent entre les barreaux de chaises.

Les inutiles, comme les vieux, enfin, je veux dire, nos anciens, resteront encore en détention. Qu’ont-ils à faire dehors, d’ailleurs. Mieux vaut mourir d’ennui que de ce méchant virus que je vais vaincre en serrant fort mes petits poings et en tapant du pied pour le terrifier.

Tout le monde devra continuer à bien se laver les mains et à se couper les ongles.

Comme vous n’avez rien à faire pour l’instant, j’ordonne que vous vous confectionniez vous-même des masques, car ils sont très utiles-inutiles pour vous prémunir du virus qui s’attaque à notre cher Dieu Economie. Les gens sages et raisonnables qui vous gouvernent ont d’autres chats à fouetter que d’en organiser la fabrication.

Je vous promets aussi que nous dépisterons les malades pour être certains qu’ils sont bien malades. Ceux qui ne sont pas encore atteints ou qui ne présentent aucun symptôme devront faire l’effort de tousser, de cracher et de brûler de fièvre s’ils veulent qu’on leur confirme qu’ils sont cuits. N’est-ce pas là une décision raisonnable ?

Les gens utiles pourront sortir afin de travailler pour la plus grande gloire du Dieu Economie. Surtout qu’ils ne s’inquiètent pas pour leurs petits enfants. Le ministère de l’Endoctrinement national les prendra en charge. Chacun sait, d’ailleurs, que le méchant virus n’aime pas les enfants et reste, terrifié, à la porte des écoles.

Ah oui ! j’oubliais : je vais aussi donner quelques milliards de sesterces aux peuples qui vivent au-delà de la mer. Ça vous en bouche un coin n’est-ce pas ? Surtout ne me remerciez pas.

Alors, après ce beau discours, si bien prononcé, le peuple gaulois se senti tout à fait rassuré. Comme ils avaient eu raison d’élire ce prince-philosophe qui avait beaucoup étudié, parlait si bien, se révélait dans l’épreuve un stratège consommé et portait à merveille les peintures de guerre. L’avenir s’annonçait radieux.

Illustration : © Princess And Unicorn is a drawing by MGL Meiklejohn Graphics Licensing

Facebook Twitter Email Imprimer

Abonnez-vous Abonnement Faire un don

Articles liés

Civilisation

Gouverner c’est douter. Le scepticisme méthodologique chez Montaigne

Gouverner c’est douter. Le scepticisme méthodologique chez Montaigne

Par Louis Soubiale

Rien ne paraît plus audacieux à l’homme – devrait-on ajouter l’épithète moderne, comme pour caractériser ce type d’homme occidental enfanté par un XXe siècle techniciste, mécaniciste, en un mot, déspiritualisé – que de défier ce qui le transcende, même ce à quoi son entendement se dérobe, ne se souciant guère que sa raison soit enténébrée dans l’ineffable et l’inaccessible, que son Logos s’évapore dans l’immensité infinie du cosmos…