Civilisation
Quelle marche sur Rome ?
Vient de paraître sous la direction d’Olivier Dard et Didier Musiedlak un ouvrage collectif sur la réception politique de la marche sur Rome, passionnant par les perspectives qu’il ouvre.
Article consultable sur https://politiquemagazine.fr
Entretien avec Emmanuel Mattiato. Propos recueillis par Christophe Boutin.
Pour être franc, oui, il est difficile de le défendre en raison tant de sa propre inclination à provoquer ses contemporains, que du climat de notre époque, où chacun aime à poser des jugements moraux tout simplement anachroniques, surtout si l’on connaît le contexte ô combien troublé de la première moitié du XXe siècle. D’ailleurs, je remarque qu’on a tôt fait de jeter la pierre au Malaparte en chemise noire quand, au contraire, le Malaparte admirateur de Mao ou critique du printemps de Prague ne suscite guère de réactions indignées. Derrière les bravades, notre volume s’efforce d’apporter de la nuance, de montrer l’écrivain sans fard, loin de toute moraline.
Tout lecteur de son œuvre devrait partir du postulat suivant : Malaparte est un Janus moderne et donc, en dépit d’une réputation d’intriguant, de lésineur ou de fanfaron, il savait aussi être généreux, sensible, fidèle (en amitié plus qu’en amour). On ne compte pas les écrivains italiens qu’il a soutenus ou protégés (en particulier Alberto Moravia, qui le lui a mal rendu). J’insisterais par exemple sur l’humilité qui était la sienne lorsqu’il s’agissait d’aborder sa participation à la Grande Guerre. Aux champs de Bellone, il s’est distingué par son courage et des actions éclatantes que jamais, ni dans ses écrits ni dans ses apparitions publiques, il ne s’est plu à mettre en avant. Ses distinctions sont pourtant épinglées à sa vareuse : elles proviennent d’Italie mais aussi de France, où il s’est porté volontaire en 1914 pour défendre notre pays à un moment où l’Italie s’enfermait dans une prudente neutralité, et où il a été gazé, en juillet 1917, en repoussant les Allemands à Bligny. Dans ses lettres – dont nous citons de larges extraits dans la biobibliographie enrichie d’une centaine de photos et documents rares ou inédits –, il se montre souvent délicat, attentif aux autres, loin de l’image de Narcisse qu’on lui a souvent accolée (quoique vraie elle aussi, sans contradiction, ce qui risque de décevoir les esprits simples).
Vous parliez auparavant du peuple : il me semble que l’on peut partir de lui pour éclairer Technique du coup d’État (1931), en inversant le regard que ses contemporains ont porté sur ce traité machiavélien (qu’on n’oublie pas que Malaparte est toscan et connaît par cœur toute sa littérature régionale, de Dante à Machiavel et Papini), dont le ton, clinique ou cynique selon le point de vue, n’est pas sans rappeler Le Travailleur de Jünger, publié un an plus tard. Les contemporains de Malaparte sont en effet restés focalisés sur les actions des comploteurs dont il dissèque les actions, qu’il s’agisse de Lénine, Mussolini, Pilsudski ou Hitler. En fait, Malaparte est d’abord un écrivain populiste. Héritier du Risorgimento et d’un certain christianisme social du XIXe siècle, il a cette admiration ingénue devant la supposée bonté du peuple exploité par les puissants et, en démasquant le romantisme révolutionnaire et en démontrant que le coup d’État est d’abord l’affaire d’une élite d’ingénieurs du chaos (de gauche ou de droite, peu importe), il démythifie les révolutions portées par des utopies politiques, en rappelant cette évidence : les masses ne sont jamais des agents déterminants des révolutions, elles en sont plutôt des variables d’ajustement et risquent le massacre si elles s’opposent aux desseins de l’élite subversive. Cela explique que l’on ait pu lire son ouvrage comme une apologie cynique de la force exercée par une minorité technicienne ou, au contraire, comme une mise en garde contre le coup de force : dans sa lecture, les deux seules révolutions efficientes sont celle d’octobre 1917 et la marche fasciste sur Rome, en 1922 ; on pourrait donc en conclure qu’il se fait le chantre des deux totalitarismes naissants ; ou, à l’inverse, qu’il démontre que ces deux systèmes n’ont aucune légitimité populaire.
Quand Malaparte dit qu’Hitler est « une femme », sous le voile de la provocation il y a en fait encore une leçon de Machiavel, selon qui – suivant l’exemple misogyne des Anciens qui associaient féminité et faiblesse – oisiveté (osio) et féminité compromettent la décision politique. Cela posé, Malaparte, qui gravitait dans l’entourage de Galeazzo Ciano, n’était pas un partisan du rapprochement entre Mussolini et Hitler. Comme pour beaucoup de fascistes qui avaient lutté contre l’Empire austro-hongrois durant la Grande Guerre, Autrichiens ou Allemands étaient simplement des tedeschi, ces ennemis « étrangers » qui, de tout temps, ont menacé le territoire italien et qu’il fallait craindre pour des raisons autant géopolitiques que culturelles. S’il rend compte de la prise de Belgrade par la Wehrmacht au printemps 1941, et s’il se montre plutôt bienveillant initialement envers l’allié allemand, ce qu’il découvre en Moldavie le glace d’horreur (il semble qu’il ait réellement assisté à l’ouverture du train abandonné de Podu Iloaiei, où étaient morts de faim et soif les rescapés juifs du pogrom de Iași, décrit dans Kaputt) et les événements qui suivent l’invasion de l’URSS, qu’il couvre en tant que journaliste-soldat, achèvent de le convaincre du danger du nazisme et du déferlement de l’« élémentaire ». Ce dont avait déjà témoigné Jünger, de manière cryptée, dans son chef-d’œuvre prémonitoire de 1939. On reprochera certes à Malaparte d’avoir banqueté avec les bourreaux, tout en ayant été le premier écrivain à documenter la Shoah dans une œuvre de fiction. Cela fait partie du côté à la fois dérangeant et fascinant du personnage, qui a côtoyé tous les puissants de son temps pour les scruter cliniquement.
Pour bien comprendre ce qui unissait Malaparte aux surréalistes français, il faut se souvenir que ces derniers avaient déjà une dette, souvent oubliée, envers les avant-gardes italiennes, que l’on songe précisément à leurs illustres prédécesseurs futuristes (révolutionnaires dès 1909, à la fois socialistes et patriotes) ou à la source d’inspiration qu’ont été – pour les disciples d’André Breton – De Chirico, son frère Alberto Savinio (grand ami de Malaparte), Morandi ou encore Dino Campana, pour ne rien dire du « réalisme magique » de Massimo Bontempelli. Malaparte, toujours double, diffuse dans l’Italie fasciste le surréalisme « suppôt » de Moscou et, simultanément, le critique sans ménagement, en lui opposant un surreale (surréel) proprement italien, de matrice antique, gréco-latine, et considérant que le surréalisme français est gâté par la modernité. S’il les a bien connus, Malaparte n’était pas proche des futuristes historiques, souvent plus âgés que lui, pas plus qu’il ne s’est joint à ce qu’on a appelé le « second futurisme » des années trente. Son tempérament l’éloignait des avant-gardes, communautaires quand lui cultivait au contraire son autonomie et son dandysme. Cela le rapproche d’ailleurs de Gabriele d’Annunzio, qu’il a beaucoup lu dans sa jeunesse, même s’il ne manque jamais une occasion de l’étriller ; sans doute pour mieux masquer combien il lui était redevable. Certains penchants malapartiens pour le beau geste, pour une éthique corporatiste ou encore pour l’unité entre action, cœur et pensée dérivent sans conteste du Vate, « le prophète » et poète inspiré.

Illustration : Malaparte en Alpini
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