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L’humanisme épiscopal est-il chrétien ?

Les évêques français n’aiment pas la prison, qui enseignerait le crime. Ignorants des réalités judiciaires, rêvant d’utopiques sanctions charitables, ils rêvent de sauver l’âme des prisonniers sans non plus se préoccuper du sort de ceux que la prison protège des méchants.

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L’humanisme épiscopal est-il chrétien ?

Par l’intermédiaire d’un article de journal, je suis tombé sur le « Plaidoyer des évêques de France à l’occasion du Jubilé des détenus », publié le 2 décembre. Je l’ai lu et j’y ai trouvé à peu près ce à quoi je m’attendais : c’est-à-dire un texte sur lequel la charité semblerait imposer de garder le silence ; si la charité pouvait être séparée de la vérité. Mais, comme l’affirme l’encyclique Caritas in veritate : « La vérité doit être cherchée, découverte et exprimée dans l’« économie » de l’amour, mais l’amour à son tour doit être compris, vérifié et pratiqué à la lumière de la vérité. »

Je ferai donc quelques remarques rapides sur ce « plaidoyer », car celui-ci me semble contenir bien des erreurs capables d’égarer ceux qui attachent encore de l’importance à la parole de leurs évêques lorsque ces derniers s’aventurent hors des questions relatives à la foi (je crois savoir qu’il y en a de moins en moins et il n’est pas trop difficile de comprendre pourquoi en lisant un plaidoyer de ce genre).

La prison n’est pas l’école du crime

Le plaidoyer des évêques contient trois idées principales. La première est exprimée dès le second paragraphe. La surpopulation carcérale, expliquent-ils, « empêche que les personnes détenues ressortent “meilleures” qu’au moment de leur incarcération et génère ainsi plus de récidive que de sécurité. Pour la société, la prison est la sanction la plus coûteuse, non seulement financièrement mais en termes de récidive. Toute mesure qui vise à augmenter la population carcérale va à l’encontre de la sécurité de nos concitoyens. »

À première vue, les évêques déplorent la surpopulation carcérale – qui est effectivement déplorable – notamment parce que celle-ci produirait de la récidive. Mais, en réalité, il semble bien que les évêques pensent que la prison en elle-même produit de la récidive, et pas seulement les prisons surpeuplées. Ils condamnent en effet comme contreproductive toute augmentation de la population carcérale, y compris donc une augmentation qui résulterait d’une augmentation du nombre de places de prison et qui pourrait parfaitement se combiner avec une diminution ou une disparition de la surpopulation des établissements pénitentiaires. La suite du texte confirme d’ailleurs que, pour les évêques, la prison n’est jamais une bonne solution, puisqu’il en existe, selon eux, de meilleures.

Les évêques reprennent donc à leur compte le poncif de la « prison école du crime ». Cette idée est aussi vieille que la prison elle-même et a la vie aussi dure qu’un autre cliché, tout aussi éculé, celui selon lequel la pauvreté (ou les « difficultés sociales ») serait la cause essentielle de la délinquance.

Pourtant, aucun de ces deux lieux communs ne résiste à un examen sérieux et leur longévité est un témoignage éclatant des infirmités de la raison humaine, y compris chez les gens a priori cortiqués et instruits. Des volumes ont été écrits sur ces questions et je me contenterais ici de quelques points, prouvés au-delà de tout doute raisonnable, concernant la « prison école du crime. » En France, environ deux tiers de ceux qui sortent de prison à un moment donné ne récidivent pas dans les cinq ans. Plus la peine initiale est lourde et plus la récidive est faible. Les taux de récidive sont plus élevés pour les multi-condamnés, autrement dit pour les délinquants chroniques. On peut ajouter que jamais aucun lien n’a été trouvé entre surpopulation carcérale et récidive.

Au total, rien ne prouve que la prison soit une « école du crime » qui produise de la récidive. Cela ne suffit certes pas en faire une école de l’honnêteté et la peine de prison apparait plutôt, pour les délinquants multirécidivistes, comme une interruption temporaire de leur « carrière » criminelle que comme une rupture fondamentale dans leur parcours, du moins jusqu’au seuil de la vieillesse.

Mais bien sûr, la question de la récidive des sortants de prison n’est qu’une petite partie du problème. La prison produit bien d’autres effets que ce que, en criminologie, on appelle la dissuasion particulière (c’est-à-dire l’effet dissuasif d’une peine pour celui qui la subit). Elle produit aussi une dissuasion générale, pour l’ensemble de ceux qui pourraient être tentés de commettre des crimes ou des délits et elle neutralise ceux qui sont entre ses murs tout le temps que dure leur peine.

Peut-on se repentir sans châtiment ?

Nos évêques ignorent tout cela, ou alors n’en disent mot, ce qui revient au même. On comprend pourquoi en lisant la suite de leur plaidoyer. La deuxième idée principale est la suivante : « Si la Justice doit légitimement sanctionner les crimes et délits », écrivent-ils, « la loi pose le principe d’une peine qui vise à prévenir leur réitération et à réinsérer leurs auteurs. N’appréhender la sanction que comme châtiment qui doit faire mal, réduirait la peine à déshumaniser au lieu de relever. Choisir de restaurer dans leur humanité ceux qui ont failli en les aidant à assumer leur responsabilité et à envisager un nouvel avenir, c’est l’intérêt de toute la société, à commencer par les victimes. »

Les évêques ont donc une conception essentiellement thérapeutique du châtiment : la peine a pour finalité ultime de « réinsérer » le criminel ou, comme disent les évêques, de le « relever ». Sur ce point les évêques de France sont en accord avec l’orientation générale de nos lois et de nos pratiques judiciaires. Mais force est de constater qu’ils ne s’interrogent guère sur ce qui pourrait produire le « relèvement » qu’ils appellent de leurs vœux, puisqu’ils semblent opposer le châtiment et la réforme morale du criminel. Mais il ne peut y avoir de réforme morale sans repentir et il ne peut y avoir de repentir sans prise de conscience de sa faute.

Or se pourrait-il, précisément, que le châtiment soit ce qui est le plus à même de favoriser le repentir du délinquant chronique ? Le châtiment prévu par la loi et solennellement infligé au criminel ne fait pas seulement mal à ce dernier, il dit aussi publiquement et solennellement le mal que le criminel a commis. Et, ce faisant, il aide ce dernier à comprendre la gravité de ce qu’il a fait.

Je citerai simplement le grand criminologue canadien Maurice Cusson (qui, au surplus, ne fait que reprendre une analyse que l’on trouve chez quantité d’auteurs depuis des siècles) : « Pour communiquer à tous la gravité du crime qu’il juge, le seul langage dont dispose le magistrat, c’est une peine à la mesure de la gravité du crime. Elle lui permet de dire l’ampleur des dommages causés et l’injustice subie par la victime. Ces leçons, le délinquant confirmé ne les a pas reçues, ou trop peu souvent. Il n’a pas acquis de notion claire de crime et de gravité, parce que ni ses parents, ni ses camarades, ni son juge n’ont pu ou voulu réagir fortement devant l’inacceptable. Ayant à son actif trop de vols non sanctionnés, ceux-ci ne lui semblent plus que des peccadilles. Il n’est pas trop difficile pour l’individu qui baigne dans la connivence et qui, quoi qu’il fasse, n’est presque jamais puni, de se faire accroire que la faute dont il se rend coupable n’en est pas une. »

Ce n’est pas au législateur de sauver les âmes

Les évêques sous-estiment donc gravement le pouvoir éducatif de la sanction pénale. Cela s’explique sans doute par le fait que, en réalité, le « relèvement » qu’ils ont à l’esprit n’est rien moins qu’une véritable conversion spirituelle – du type de celle expérimentée par Saul sur le chemin de Damas – et qu’en comparaison de cette réforme radicale le type d’éducation morale que peut fournir la loi pénale apparaît pauvre et sans valeur. Nous en arrivons là au point central de leur argumentation et à la troisième idée principale : « Nos aumôniers en détention » écrivent-ils, « sont témoins que derrière les murs d’une prison, l’amour du Christ relève, réconcilie et ouvre à l’espérance. La foi en un Dieu crucifié entre deux condamnés de droit commun pour nous libérer du cycle infernal de notre violence, ne peut s’accommoder du renoncement à croire en ce que chacun porte en lui de meilleur, de la désespérance de l’autre, d’une justice qui ne ferait que punir sans restaurer, d’une peine dans laquelle on n’offre pas à la personne condamnée les moyens d’aller vers le meilleur d’elle-même. »

Et certes, les évêques ont raison de rappeler qu’un chrétien croit que la miséricorde divine est infinie et que, par conséquent, le pécheur peut toujours être racheté jusqu’au dernier moment par un repentir sincère – « entre le pont et l’eau », selon la magnifique formule de saint Jean-Marie Vianney. En ce sens, en effet, un chrétien ne doit jamais désespérer d’aucun de ses semblables.

Mais l’Évangile nous apprend aussi deux choses : d’une part le « bon larron », celui à qui le Christ a affirmé qu’il serait avec lui ce jour au Paradis, n’a pas seulement reconnu la divinité du Christ, il a aussi reconnu que lui-même n’était pas innocent, et que son châtiment était mérité. Et, d’autre part, il y avait un second malfaiteur crucifié en même temps que le Christ et ce second malfaiteur n’a, lui, manifesté aucun repentir jusqu’au dernier instant. Peut-être a-t-il été sauvé également, mais rien ne nous permet de l’affirmer. La leçon évidente à en tirer, semble-t-il, est que, si la possibilité de la rédemption existe toujours, tous ne la saisissent pas.

Mais, surtout, les évêques confondent ce que doit être l’action d’un aumônier ou d’un visiteur de prison et ce que peut (et donc doit) être l’action des pouvoirs publics. En 1831, Tocqueville a visité et étudié à fond les pénitenciers américains. Ces prisons d’un genre nouveau, fondées par des hommes très pieux, avaient pour but d’obtenir une réforme radicale des condamnés, de transformer intérieurement le criminel pour en faire un honnête homme, par les moyens du travail et de l’éducation religieuse.

Sa conclusion fut sans appel : « En résumé sur ce point, nous le dirons hautement, si le système pénitentiaire ne pouvait pas se proposer d’autre fin que la réforme radicale dont nous venons de parler, le législateur devrait peut-être abandonner ce système ; non que le but ne soit admirable à poursuivre, mais parce qu’il est trop rarement atteint. La réforme morale d’un seul individu, qui est une grande chose pour l’homme religieux, est peu pour l’homme politique ; ou, pour mieux dire, une institution n’est politique que si elle est faite dans l’intérêt de la masse ; elle perd ce caractère, si elle ne profite qu’à un petit nombre. »

Autrement dit, la réforme radicale existe sans doute, pour quelques individus, mais, comme le dit Tocqueville : « La société, impuissante pour opérer cette régénération radicale, est aussi sans pouvoir pour la constater quand elle existe. C’est dans l’un et dans l’autre cas une affaire de for intérieur : dans le premier cas, Dieu seul peut agir ; dans le second, Dieu seul peut juger. »

Un législateur doit donc nécessairement avoir une perspective bien différente de celle du prêtre : il doit se préoccuper du grand nombre, pas du cas particulier, du troupeau, pas de la brebis égarée. Surtout, il doit adapter ses ambitions à ses moyens et garder par exemple à l’esprit que nous n’avons pas un accès direct à l’âme de nos semblables pour y lire leurs intentions, pas plus que nous ne connaissons de moyen sûr de rendre les gens « meilleurs », et surtout pas les délinquants chroniques. Le législateur ne doit pas se préoccuper du salut du criminel, car ce but dépasse et dépassera toujours ses moyens.

Impasse carcérale ou ecclésiale

Bien sûr, il est de bonne politique d’essayer de faire l’incarcération un « temps utile », essentiellement par le travail, l’instruction et la discipline. Mais sans entretenir d’idée chimérique quant aux effets qu’il est possible d’en attendre, qui seront toujours modestes. Protéger efficacement et punir justement sont des objectifs à la portée des pouvoirs publics, réformer les criminels ne l’est pas. Nos évêques sont totalement en désaccord avec ce diagnostic puisqu’ils affirment pour finir : « Le “tout carcéral” est une impasse. Il existe d’autres manières de sanctionner en respectant vraiment la dignité des personnes tout en permettant un changement de comportement. »

Les évêques sont donc persuadés qu’il existe des alternatives à l’incarcération qui permettent un changement vrai et durable de comportement (et non un changement hypocrite et temporaire, destiné à abuser les travailleurs sociaux… ou les aumôniers). Nous leur serions extrêmement reconnaissants de bien vouloir nous les indiquer. Depuis bientôt deux siècles, en effet, les pouvoirs publics, sous nos latitudes, n’ont pas cessé d’inventer des « alternatives à l’incarcération » et des programmes de réhabilitation dont aucun, absolument aucun, n’a prouvé plus qu’une efficacité très limitée. Mais nos évêques auraient trouvé la pierre philosophale de la réhabilitation du délinquant. Alléluia !

Toutefois, sans doute seraient-ils plus convaincants s’ils l’utilisaient, pour commencer, dans les rangs de l’Église elle-même. Une Église qui connaitrait des « manières de sanctionner qui respectent la dignité des personnes tout en permettant un changement de comportement » ne devrait pas, à ce qu’il semble, avoir de délinquants en son sein, et par exemple de délinquants sexuels. N’insistons pas sur ce point, douloureux pour tout catholique, et qui n’a été rappelé qu’à seule fin de ramener nos évêques à plus de sens des réalités.

Ils seraient également plus convaincants s’ils ne commençaient pas leur profession de foi par une énormité : « Le “tout carcéral” est une impasse ». Même avec des guillemets cette expression – « tout carcéral » – est soit d’une naïveté confondante soit d’une franche malhonnêteté : tout est fait, depuis des décennies, pour ne pas enfermer les délinquants. Pour le savoir, il suffit de lire nos codes de lois et de fréquenter nos tribunaux (ce que n’importe qui peut faire : je rappelle que les audiences sont publiques). Mais si voulez quelques chiffres, en voici (qui datent de 2020, mais les proportions sont les mêmes depuis des décennies).

En 2020, donc, les condamnations à de la prison ferme représentaient 21% de toutes les condamnations prononcées pour crimes, délits ou contravention de cinquième catégorie. Le quantum moyen ferme de l’emprisonnement n’était que de 9,4 mois, alors que la peine encourue est le plus souvent d’au moins trois ans pour les délits les plus fréquents… (et je rappelle que, jusqu’à un an, une peine de prison a vocation à être « aménagée », c’est-à-dire transformée en autre chose que de la prison). Rapportés au nombre d’auteurs « poursuivables », les condamnés à une peine de prison ferme n’en représentaient que 8,1%. Il n’y a pas plus de « tout carcéral » en France que de mariage secret du Christ avec Marie-Madeleine. Si ce plaidoyer des évêques de France prouve quelque chose, c’est que ceux-ci n’ont aucune connaissance sérieuse du système pénal français, ni de la réalité de la délinquance.

J’entends déjà certains parler « d’idées chrétiennes devenues folles » mais en réalité, avec ce plaidoyer, nous sommes bien plus proches de la « religion de l’humanité », élaborée par Auguste Comte, avec sa foi dans un progrès continu vers une « fraternité inclusive » (pour reprendre l’expression employée par les évêques) que du christianisme. Car le christianisme ne nous enseigne pas seulement la miséricorde divine, il nous enseigne aussi que l’homme est une créature marquée par le péché et qui le restera jusqu’à la parousie. Les conséquences pratiques, politiques et morales, qui doivent être tirées de cette tache originelle sont trop nombreuses pour être énoncées ici, mais elles devraient aussi être trop évidentes pour avoir vraiment besoin de l’être, en tout cas en matière de justice pénale. Le plaidoyer des évêques de France montre que, malheureusement, tel n’est pas le cas.

 

Illustration : Quelle est la valeur personnelle, publique et sociale du châtiment ?

 


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