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Le sacré, le pouvoir et l’autorité

Tout pouvoir est institué. De son étymologie latine, l’institutio est dérivé du verbe instituere signifiant « établir ».

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Le sacré, le pouvoir et l’autorité

En ce sens, il contient l’idée d’un « statut » (statuere en latin) qui pose et impose (à soi-même comme aux autres). Mais il suggère également l’idée de « décider », qui tranche une question en vue de recevoir une solution. Dès lors, cette dernière devient proprement décisoire, sinon décisive et emporte – fut-ce provisoirement – la bataille de l’incertitude – de l’interrègne, comme on dirait en droit constitutionnel ou en théologie – et parachève l’investiture du titulaire du pouvoir souverain. En conséquence convient-il de distinguer deux sortes d’institution : une institution légale-rationnelle consistant à fonder en droit et a priori tout pouvoir ; puis une institution a posteriori conférant l’autorité légitime au titulaire du pouvoir, que celui-ci ait été investi par couronnement ou par élection, voire par acclamation en d’autres lieux ou époques. C’est dire que cette dualité transcende l’autre dialectique de la légalité et de la légitimité, dans la mesure où la première fonde la seconde. La légitimité n’est rien sans un pouvoir préalable qui l’établit légalement et, inversement, la légalité serait platonique sans une autorité qui apparaît comme le principe qui la meut ; autorité et légitimité vont précisément de pair en ce qu’ils reposent tant sur un pouvoir antérieurement institué (condition nécessaire) que sur un pouvoir « conféré » (condition suffisante ; la légitimité charismatique peut exister en dehors de toute institution constitutionnelle), c’est-à-dire, littéralement, qui l’unit au premier, cette attribution réalisant l’assomption à la pleine souveraineté de son détenteur. Les deux corps du roi se confondent avec les deux pouvoirs. Le corps mystico-politique primo-institué s’unit et se conjugue avec le corps physique et terrestre, secondement institué. La sacralité du prince tient à son onction ; l’historien Marc Bloch (1886-1944) rappelait que « l’huile sainte élevait les souverains très haut au-dessus de la foule » (Les Rois thaumaturges, 1924). L’onction est donc cette habilitation supérieure qui fait accéder l’impétrant à la dignité de souverain, donc à la légitimité afférente. Marc Bloch rappelait très justement ces mots d’Hincmar de Reims à Charles le Chauve : « c’est à cette bénédiction [l’onction par le Saint-Chrème], beaucoup plus qu’à votre puissance terrestre [les titres légaux], que vous devez votre dignité royale [votre légitimité] ». En notre République une et indivisible, l’onction du suffrage universel (sacre laïcisé sans couronnement, reposant non sur la supériorité du Christ mais sur celle du peuple) extirpe le monarque présidentiel du vulgaire, du commun, et l’élève au-dessus des contingences domestiques. Sa légitimité en jaillit et devient indiscutable. La personne mortelle du prince est sublimée – temporairement, le temps de son mandat – dans l’éternité mystique de l’État. Comme l’a très bien montré le médiéviste allemand Ernst Kantorowicz (1895-1963), l’État devient « incorporé », c’est-à-dire, symbolise, dans un « maintenant » rassemblant le passé et l’avenir, sa continuité souveraine, sans préjudice de l’écoulement du temps et de ses vicissitudes. L’État devenait cette « personne légale ou communauté personnifiée » (« universitas corporative ») incluant « la tête et les membres » (Les Deux corps du roi, 1957).

Seule l’onction (sacerdotale ou populaire) sacralise

Autant dire qu’entre le prince et ses sujets, s’instaure une relation d’« identité » ontologique que Carl Schmitt (1888-1985) avait parfaitement soulignée lorsqu’il définissait la démocratie comme fondée sur « l’identité du dominant et du dominé, du gouvernement et du gouverné, de celui qui commande et de celui qui obéit. […] Le mot ’’identité’’ est utile pour la définition de la démocratie parce qu’il caractérise l’identité englobante du peuple homogène, c’est-à-dire qui inclut gouvernants et gouvernés, et qu’il nie la différence entre gouvernants et gouvernés qui s’établit dans les autres formes de gouvernement » (Théorie de la constitution, 1928). C’est dire que la sublimation sus-évoquée implique des devoirs spéciaux non commensurables à ceux des gouvernés. En ce sens, le souverain est comme marié aux états et sujets de son pays. Prosaïquement, cela signifie qu’il ne doit rien faire qui serait contraire à l’intérêt des gouvernés. Il le peut d’autant moins, en principe, que le roi est conçu comme la tête du corpus politicum dont les représentés sont les membres devant participer avec lui de l’homogénéité du peuple (l’universitas kantorowiczienne), de la même façon que le corpus mysticum de l’Église est « un » sous la royauté éternelle du Christ : « juristes et écrivains politiques acquirent une possibilité nouvelle de comparer l’État en tant que corpus morale et politicum avec le corpus mysticum et spirituale de l’Église ou de l’opposer à ce dernier », observe Kantorowicz. Si l’on doit au célèbre médiéviste allemand (à la suite de Schmitt, d’ailleurs) d’avoir mis en évidence la sécularisation de concepts théologiques, l’on mesure à cette enseigne combien l’autorité du prince n’a cessé d’être profanée (soit, littéralement, « expulsée hors du temple »), désacralisée, délégitimée. Nos actuels gouvernants, préférant tirer leur pouvoir de la loi positive, ont oublié que « celui qui reçoit l’onction est inférieur à celui qui l’a donnée ». Seule l’onction (sacerdotale ou populaire) sacralise. En la désacralisant, l’oint renégat s’expose inévitablement à choir et déchoir ; le tyran est déjà dans la place…

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