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Le pape François au risque de la liturgie

Rétablir l’unité du rite romain, mission sacrée pour le pape François. Mais quelle unité ? Le missel de Paul VI ne mettait-il pas justement en avant sa flexibilité, précisément pour s’affranchir du rite romain pré-Vatican II ?

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Le pape François au risque de la liturgie

Dans sa dernière lettre apostolique Desiderio desideravi, le Pape aborde intégralement le sujet de la liturgie et s’engage dans une perspective plus générale que celle de ses actes et propos récents. Une rupture avec ses actions polémiques, dont la plus récente a été la volonté d’éradiquer le rite tridentin ? Pas vraiment. Car la réflexion n’empêche pas le Pape de renouer un peu facilement avec ses insistances : rappel de la restriction du rite tridentin et accusations contre ceux qui défendent le rite romain classique et le sacré dans la liturgie, tout en sortant les concepts déjà répétés d’« autoréférentialité », de « néo-pélagianisme », etc. Comme si François n’arrivait pas à s’affranchir d’une vision non seulement idéologique mais partielle et biaisée dans la compréhension de la liturgie. Presque soixante ans après la constitution conciliaire Sacrosanctum concilium de Vatican II, la question liturgique n’a pourtant pas cessé de susciter des débats dans le champ ecclésial sans véritable réponse à la hauteur de l’enjeu. Le malaise est persistant malgré les volontés « d’en-haut » et le silence imposé sans succès aux opposants depuis 1969 ; le dernier en date étant le motu proprio Traditionis custodes du 16 juillet 2021 qui restreint drastiquement l’usage du missel traditionnel. Si la réforme liturgique de 1969 n’avait été qu’une simple retouche, comme en 1962 ou même en 1965, elle n’aurait pas suscité autant d’oppositions et de rejets. Ainsi, les réformes liturgiques de Pie XII, qui touchèrent en 1955 la Semaine sainte, n’ont pas entraîné un mouvement d’abandon de la pratique religieuse et de contestation de ce changement, même si elles furent déjà critiquées à l’époque, comme par l’écrivain britannique Evelyn Waugh. La situation actuelle, marquée par une vive réticence à l’égard du missel de 1969, souligne que quelque chose ne tourne donc pas rond. L’argument qui tend à dire que « cela a toujours été ainsi » pour justifier les oppositions ne tient guère, car il noie le problème actuel dans une vision cérébrale du passé. Pourquoi, même en utilisant les mesures les plus brutales (les interdictions des années 70 et les interdictions actuelles) n’a-t-on pas été capable d’anéantir cette contestation à l’égard d’un malaise liturgique ? Mais surtout, comment expliquer la désaffection massive de la majorité des catholiques à l’égard de toute pratique religieuse à partir de 1965 ? Quand Rome édita en 1921 une nouvelle version du missel tridentin, les catholiques qui abandonnèrent toute pratique religieuse se comptèrent certainement de manière fort epsilonesque…

L’unité fantasmée de la lex orandi

La prétention à rétablir l’unité du rituel dans l’Église par l’interdiction du rite tridentin est brandie comme un totem. Mais c’est avec le risque de déformer le passé et aussi le présent. Tout d’abord, le Pape ne s’est guère étendu dans sa lettre d’accompagnement de Traditionis custodes sur cette unité consécutive au concile de Trente : le Missale Romanum étendu par Pie V au monde entier a été « l’expression principale de la lex orandi du rite romain, remplissant une fonction unificatrice dans l’Église ». Mais cette unification était-elle aussi réelle dans le passé ? On verra que la réponse est nuancée. Quant au présent, il plaide aussi pour une certaine diversité liturgique, si l’on admet que l’Église ne se limite pas au seul rite latin en raison de la diversité des liturgies en son sein. François n’a-t-il pas assisté récemment à deux célébrations selon le rite byzantin, en présence de milliers de fidèles ? D’abord, en Roumanie, à Blaj, en juin 2019, lors de la béatification de sept évêques martyrs gréco-catholiques ; puis, en Slovaquie, à Prešov, en septembre 2021, lors de son voyage apostolique, où 20 000 fidèles ont communié dans la bouche, sans que le Pape se soit soucié du respect des gestes barrières… On dira toujours que le rite romain ne peut avoir qu’une forme et que la coexistence entre deux formes voulues par Benoît XVI en 2007 est sans précédent dans l’histoire de l’Église. Mais peut-on vraiment l’affirmer au point d’affirmer une homogénéité liturgique complète ? Car le rite romain a connu des usages différents en son sein. Les différents rites locaux que la France, par exemple, connut jusqu’à la fin du XIXe siècle pourraient témoigner d’une véritable diversité liturgique propre au rite romain. Après tout, ces rites reprenaient l’ossature du missel romain (prières au bas de l’autel, offertoire et canon romain), mais prévoyaient des différences dans certaines prières (y compris dans le canon romain) ou, tout simplement, dans le calendrier. Au XIXe siècle, alors que le catholicisme anglais se rétablissait en Angleterre par la restauration notamment d’une hiérarchie épiscopale, Rome proposa que le rite suivi fût celui de Sarum et non le missel romain. La proposition fut sans suite. Elle démontre que cette uniformité contre laquelle les promoteurs du missel de Paul VI entendaient s’inscrire n’était pas aussi nette que cela et qu’elle n’était pas désirée avec autant de rigidité. La diversité ne serait-ce que des calendriers et des propres locaux peut démontrer qu’un ensemble liturgique est forcément varié en son sein. Enfin, le rite romain n’a pu complètement s’imposer malgré l’unification voulue par Saint Pie V en 1570, même si ce Pape fit preuve de prudence en laissant subsister dans sa bulle Quo Primum les rites ayant plus de deux siècles d’existence. La comparaison avec saint Pie V peut transformer l’arroseur en arrosé. Pourquoi invoquer dans la lettre d’accompagnement de Traditionis custodes cet exemple pour interdire le missel tridentin, alors que Pie V fit justement le choix de ne pas supprimer des rites bénéficiant d’une certaine antériorité ? Ce qui était une lourde exception à son œuvre unificatrice. Comme si le ou les rédacteurs de Traditionis custodes avaient rédigé à la hâte un document, davantage motivés par de l’animosité – quitte à affirmer des erreurs grossières – que par le souci élémentaire d’être exhaustif dans la rigueur historique. L’accusation faite aux partisans du missel tridentin d’attenter à l’unité de la liturgie est donc un mauvais procès.

Un missel de Paul VI flexible ?

Le pape déplore aussi le non-respect des prescriptions du Missel de Paul VI et s’en dit attristé. Il le disait à contrecœur dans sa lettre d’accompagnement de Traditionis custodes en 2021 : « je suis également attristé par les abus de part et d’autre dans la célébration de la liturgie. Comme Benoît XVI, je stigmatise moi aussi que « dans de nombreux endroits on ne célèbre pas de façon fidèle aux prescriptions du nouveau Missel, mais qu’il soit même compris comme une autorisation ou jusqu’à une obligation à la créativité, qui conduit souvent à des déformations à la limite de ce qui est supportable ». Mais comme s’il était gêné par cette critique concédée, le Pape s’empressait aussitôt de dénoncer l’« utilisation instrumentale » du missel tridentin à laquelle se livreraient ses défenseurs : « je ne suis pas moins attristé par une utilisation instrumentale du Missale Romanum de 1962, toujours plus caractérisée par un refus croissant non seulement de la réforme liturgique, mais du Concile Vatican II, avec l’affirmation infondée et insoutenable qu’il aurait trahi la Tradition et la « vraie Église ». Dans Desiderio desideravi, François est plus ferme et exige une célébration clairement respectueuse des rubriques : « tous les aspects de la célébration doivent être soignés (espace, temps, gestes, paroles, objets, vêtements, chant, musique…) et toutes les rubriques doivent être respectées : une telle attention suffirait à ne pas priver l’assemblée de ce qui lui est dû, c’est-à-dire le mystère pascal célébré selon le rituel établi par l’Église » (n. 23). Soit. Mais en voulant « formaliser » le rite Paul VI par un appel au respect accru de ses rubriques, le Pape ne risque-t-il pas de laisser croire que ce missel ne se voulait pas flexible, alors qu’il avait été conçu dans un contexte où la notion même de ritualité posait des problèmes ? Avec ses prières eucharistiques différentes, son offertoire improvisé et peu sacrificiel et ses nombreuses options (le choix des formules et prières que ce soit au début ou à la fin de la célébration), le missel de Paul VI se voulait une réponse éclatée à l’éclatement de la liturgie dans les années 1960. Les autorités romaines, ayant fait le deuil d’une liturgie « disciplinée », crurent utile d’encadrer le phénomène. Ainsi, à la centaine de prières eucharistiques pratiquées dans certains pays (l’exemple des Pays-Bas), on estima judicieux d’en proposer quatre (en fait, il y en une dizaine, si l’on prend en compte les prières dédiées aux assemblées d’enfants et aux rassemblements). Mais si le missel de Paul VI est appelé à des célébrations plus routinières, cela ne trahit-il pas son essence qui était une acceptation problématique de l’éclatement des célébrations à l’échelle de chaque paroisse ? La stabilisation liturgique pourrait aussi être incohérente avec ce qui avait conduit à la mise en place d’un nouveau rite à la fin des années 1960. Le missel de Paul VI a été conçu pour être célébré en vernaculaire et sa célébration en latin n’est pas conçue comme étant la norme. On mesure l’indétermination de cette réforme qui ne tranche pas entre le rite stable – qu’elle n’exclut pas – et la perspective d’un rite mouvant sacrifiant la transmission de gestes de génération en génération – qu’elle n’écarte pas non plus. Il est piquant d’affirmer la restauration de l’unité du rite romain, alors que ce nouveau rite romain a été conçu pour s’en affranchir… Rendre obligatoire ce qui avait peut-être comme vocation de s’éloigner de l’idée d’une obligation : les psychologues modernes pourraient s’interroger sur ces exigences ecclésiales contradictoires. Autrement dit, la réforme liturgique peut révéler un problème béant digne de la quadrature du cercle. Ce qui n’est pas autre chose que l’aveu d’un malaise. On peut le dire : l’impensé du rite Paul VI s’appelle en fait le rite tridentin. On aimerait avoir ses avantages, mais sans le rite lui-même, car sa réhabilitation serait l’aveu de l’échec de la réforme liturgique. On aimerait être normatif, mais sans la norme elle-même. On aimerait enfin en avoir son rubricisme, mais sans remettre à l’honneur ces rubriques dont la réforme liturgique s’est dispensée. Toute prise en compte sérieuse de la question liturgique sera impossible si elle ne remet pas en cause cet aspect déconstructeur des initiatives engagées à partir de 1966. Dans la querelle liturgique, désirons aussi la vérité sur ce qui s’est passé au cours de ces dernières décennies qui ont vu la disparition massive des pratiquants.

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