Brigitte Bardot qui vient de nous quitter après 91 ans d’une vie où elle aura passé son temps à aimer, les hommes, comme les animaux, n’aura finalement laissé – sur presque une cinquantaine de réalisations – qu’une petite poignée d’excellents films.
Celle qui, mondialement, symbolisera l’archétype de la femme française – à l’instar d’Alain Delon, dans son propre genre –, reste, à notre sens, l’actrice de cinq films, tous des réussites : Et Dieu…créa la femme (1956), En cas de malheur (1958), La Vérité (1960), Le Mépris (1963) et Boulevard du rhum (1971). Le reste mériterait un devoir d’inventaire au cas par cas (à condition d’expurger de cette revue critique les sympathiques navets de la décennie soixante-dix, à l’exception bien sûr du film précité de Robert Enrico). Ainsi pourrait-on sauver d’honnêtes productions comme Une Parisienne de Michel Boisrond (1957), Vie privée et Viva Maria !, tous deux de l’ennuyeux Louis Malle ou encore Une Ravissante idiote d’Edouard Molinaro. Le Repos du guerrier, Les Bijoutiers du Clair de lune et La Bride sur le cou montrent à l’évidence que le pygmalion Vadim fut l’homme d’un seul film (lors même que la plastique bardienne est toujours restée irréprochable). Pour cet hommage à celle qui (cocorico !) détrôna (excusez du peu !) l’incendiaire Marylin Monroe, nous avons retenu son film préféré, La Vérité (que nous considérons, avec En cas de Malheur, comme deux chefs-d’œuvre, nous faisant regretter que Bardot ne fut pas davantage employée dans ce registre érotico-tragique qui lui seyait à merveille). Lorsque le film paraît sur les écrans, Henri-Georges Clouzot est déjà reconnu comme l’un des cinéastes majeurs du cinéma français, mais aussi comme l’un de ses esprits les plus âpres et les plus lucides. Auteur d’une œuvre resserrée mais d’une cohérence remarquable, Clouzot n’aura cessé de scruter l’homme en situation de crise morale, qu’il s’agisse de la lâcheté collective dans Le Corbeau (1943), de l’âpreté au gain destructrice dans Le Salaire de la peur (1953), de la cupidité meurtrière dans Les Diaboliques (1955) ou de la jalousie obsessionnelle dans L’Enfer (1964) – film inachevé, qui cristallise peut-être mieux que tout autre son pessimisme radical.
Elle ne sait ni se défendre ni se trahir
Cinéaste du soupçon, Clouzot contemple ses personnages en entomologiste, avec une fascination inquiète pour les mécanismes profonds qui les animent. La Vérité s’inscrit pleinement dans cette filmographie du pessimisme humain. Il livre, ici, l’une de ses œuvres les plus profondément tragiques. Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot, apparaît moins comme une coupable (d’avoir tué son amant) que comme une figure irrémissible du paria social incompris. Clouzot la filme sans complaisance – quoique avec une certaine tendresse, comme en témoigne la scène où elle danse un mambo torride, totalement nue – ni haine : elle est l’étrangère d’un monde bourgeois corseté dans sa tartufferie, la femme libre dans un univers normatif, celle dont la sincérité instinctive se heurte à la rigidité des institutions – que symbolise, avec une inertie marmoréenne, la figure du juge impeccablement tenue par l’incomparable Louis Seigner. Mais il y a pire : le personnage de l’amant Gilbert Tellier, superbement campé par Sami Frey. Ce dernier n’est rien d’autre qu’un jouisseur, un prétentieux possessif et narcissique (on remarquera que sur sa boîte aux lettres, étalant sa vanité, il mentionne son « premier prix du Conservatoire »), hésitant entre la confortable perspective d’un mariage bourgeois avec Annie (jouée par Marie-José Nat), la sœur, appliquée mais prude et conformiste, de Dominique, et la liberté, celle d’un amour, tempétueux, il est vrai, mais sincère, brut et sans faux-semblants, avec une femme que sa beauté, naturelle mais provocante, expose aux regards concupiscents des autres hommes. Ne serait-ce donc pas lui le vrai coupable ? À cet égard, l’on peut voir en Marceau/Bardot une lointaine figure d’Antigone : non par héroïsme conscient, mais parce que son être même contredit l’ordre établi. Elle ne sait ni se défendre ni se trahir ; elle est jugée moins pour ses actes que pour ce qu’elle incarne. Son avocat, paternaliste, magnifiquement interprété par Charles Vanel, n’a aucun mal à plaider la « vérité humaine » qui émane de sa cliente, face à l’autre vérité, non moins ineffable, celle de la douleur d’une mère venant de perdre son fils et que représente Paul Meurisse en avocat aussi éloquent que féroce. Le film traite de l’écart irréductible entre la froide justice des hommes et la vérité opaque des sentiments. Bardot, bouleversante de… vérité. À voir et à revoir sans modération.
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