Tribunes
La violence
Généalogie d’un invariant anthropologique avec Platon, Machiavel, Hobbes et quelques autres.
Article consultable sur https://politiquemagazine.fr
Qu’est-ce qui autorise à soutenir qu’une société s’achemine vers une forme de « décivilisation », c’est-à-dire vers une violence moins maîtrisée, moins canalisée, plus spontanément expressive, parce qu’elle échappe, comme une vapeur sous pression, aux dispositifs institutionnels chargés de la contenir ?
Credit:HW / OLA NEWS/SIPA/2506301355
Par société, nous désignons une aire civilisationnelle relativement cohérente, dont les cultures particulières assurent l’incarnation historique, politique et symbolique. Le vecteur culturel devient décisif dans le procès d’autocontrôle individuel et d’autolimitation collective qui caractérise ce que Norbert Elias (1897-1990) nommait le « processus de civilisation ». Si l’on admet, à sa suite, que ce processus n’est ni linéaire ni irréversible, mais exposé à des phases d’accélération comme à des moments de reflux, alors la question de la violence contemporaine se reformule ainsi : assistons-nous à une régression des mécanismes d’autocontrainte qui, pendant des siècles, avaient progressivement élevé le seuil de pudeur, de retenue et de prévisibilité des conduites ? Le sentiment diffus d’un dérèglement – perte de repères, brouillage des hiérarchies symboliques, cacophonie des normes – est un indicateur, mais il reste insuffisant pour en déterminer les ressorts objectifs. Dans La Civilisation des mœurs (1973) Elias montre, à partir des manuels de civilité, comment les gestes les plus ordinaires – manger, cracher, se soulager, manifester sa colère, etc. – ont été progressivement enveloppés d’interdits et de prescriptions. Ce déplacement du curseur de la pudeur, loin de relever d’un enjeu de raffinement esthétique, engage en définitive la structure psychique elle-même. La contrainte extérieure se mue en autocontrainte. L’individu intériorise le regard d’autrui ; il apprend à différer l’impulsion, à calculer l’expression de ses affects. La violence, sans disparaître, se voit médiatisée, filtrée, refoulée. Ce mouvement ne peut être pleinement saisi qu’à la lecture de cet autre essai fondamental d’Elias, La Dynamique de l’Occident (1975), dans lequel l’anthropologue analyse la monopolisation étatique de la violence (déjà soulevée par Max Weber) et de l’impôt. À mesure que les puissances concurrentes sont absorbées par des unités politiques plus vastes, la guerre privée décline. Le prince puis l’État moderne concentrent la force légitime. Dans ce cadre, l’exercice direct de la violence par les particuliers devient non seulement illégal mais socialement disqualifiant. Les chaînes d’interdépendance s’allongent en ce que chacun dépend d’un réseau d’altérités complexes pour sa subsistance et son statut. Dans un tel entrelacs, l’explosion affective compromet la stabilité et l’avenir de la société.
Le phénomène de « curialisation » illustre ce basculement. Les anciens guerriers, intégrés à la cour, doivent convertir leur courage brutal en finesse d’esprit et habileté relationnelle. La supériorité ne s’affirme plus par l’épée, mais par la maîtrise de soi, ce au prix paradoxal d’une supériorité (sociale) dans la soumission (individuelle) ; se plier aux codes, aux hiérarchies, aux étiquettes, devient la condition d’une ascension symbolique. L’identité profonde et atavique se dissimule derrière une apparence réglée et superficielle ; la proximité du souverain exige une distance affective scrupuleusement entretenue. Elias rapproche cette sociogenèse d’une psychogenèse : comme l’enfant intériorise progressivement les interdits parentaux, la société occidentale a intériorisé, au fil des siècles, les contraintes issues de la monopolisation politique. L’élévation du seuil de pudeur et de tolérance à la violence manifeste cette transformation. Toutefois, le processus n’abolit pas la violence ; il la reconfigure. Sous l’effet de la bureaucratie d’État, elle se rationalise, s’industrialise même, comme l’ont montré les mortifères idéologies matérialistes du XXe siècle. Civilisation ne signifie pas douceur universelle, mais organisation plus complexe des affects et de leur catharsis. Dès lors, si nos sociétés semblent exposées à une recrudescence de la violence, la question devient celle d’un possible relâchement des mécanismes d’autocontrainte. Lorsque les institutions perdent en légitimité, lorsque les chaînes d’interdépendance se fragmentent, lorsque l’horizon symbolique commun se fissure, l’intériorisation des interdits s’affaiblit. Les affects, moins médiatisés, s’apparentent alors à un retour de flamme primitiviste. Les institutions étant le produit des hommes, ne réfracte pas davantage leurs affects, lorsqu’elles sont viciées et illégitimes. Si la confiance s’érode, si la distance se mue en défiance, si l’apparence l’emporte sur l’identité sans être soutenue par un ordre partagé, alors la contrainte risquant de redevenir principalement externe, donc plus fragile, se mue en tyrannie. La violence a tendance à surgir là où la contrainte sociale (ainsi que l’autocontrainte, son miroir ontogénétique) s’effrite et lorsque la monopolisation légitime de la force cesse d’être reconnue comme telle. S’attaquer aux causes de l’ensauvagement de nos sociétés suppose d’examiner, à la lumière d’Elias, l’état de nos mécanismes d’intériorisation et de distanciation. Là où se relâchent la retenue et la prévisibilité des conduites, là où l’autocontrôle cède devant l’engagement pulsionnel, le processus de civilisation connaît une crise. Elias nous l’enseigne passagère, mais encore faut-il la diagnostiquer lucidement et la traiter avec courage.
Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.