Alexandre Weissberg, physicien brillant et reconnu, était si communiste qu’il s’installa en URSS en 1931. En 1937, il est arrêté lors des Grandes Purges staliniennes : 700 000 exécutions en deux ans, 600 000 déportés au Goulag, déjà bien rempli.
Puis il est livré à la Gestapo dans le cadre des accords Hitler-Staline, car en tant que Polonais juif et communiste, il est un ennemi du peuple allemand. Il est miraculeusement libéré et peut témoigner. Il écrit son livre, L’Accusé, en 1951 (traduit en français en 1953, aux éditions Fasquelle) : le récit minutieux, effarant, hallucinant, de cette opération de meurtres paranoïaques communistes à grande échelle, récit d’autant plus troublant qu’on sent l’auteur toujours marxiste à défaut d’être staliniste. Alexandre Weissberg livre un récit autobiographique où son histoire personnelle se faufile toujours avec l’histoire plus générale des Purges elles-mêmes et une réflexion sur l’univers concentrationnaire stalinien, une réflexion sur la Terreur communiste. Aussi bien formé à l’économie politique qu’à la physique, comme le souligne Arthur Koestler (qui publia en France en 1945 Le Zéro et l’infini) dans sa préface, Alexandre Weissberg essaie en permanence de rationaliser ce qui lui arrive (le récit est au présent) tout en le mettant en perspective avec ce qu’il a pu apprendre et découvrir une fois libéré. C’est un témoignage de première main, à la fois kafkaïen, psychologique et précis. Doué d’une grande mémoire, l’auteur restitue les conversations, donne le contexte historique, revient sur ses difficultés lorsqu’il essayait de construire des usines d’azote, etc. Difficultés politiques, d’ailleurs, et celui qui connut les geôles communistes avait d’abord, en bon communiste, avalisé l’arrestation d’un jeune étudiant sous un prétexte oiseux : « C’est ce que j’ai fait de pire dans toute ma carrière communiste, et pendant mon séjour en Union soviétique », dit-il. Mais le voilà arrêté et commence la ronde des faux témoignages de ses anciens camarades, collègues et autres proches qui s’empressent d’accuser le gueux pour sauver leur peau. « [Chalitt] était capable de répéter la même phrase pendant six heures d’une voix de tonnerre, sans se lasser, sans y introduire le moindre changement. Il me cria pendant des heures toutes les deux minutes la phrase suivante : – Parlez-nous de l’organisation d’espionnage et de diversion, contre-révolutionnaire, trotskiste, fasciste et terroriste que vous avez créée sur le territoire de l’Union soviétique ! » Si le procès proprement dit contient des scènes d’anthologie, la détention est elle aussi riche d’épisodes mémorables, comme lorsque, enfermé seul avec un autre détenu, fruste et violent, Weissberg se transforme en raconteur : « Makédon était un primaire, c’est pourquoi il aimait à entendre des légendes, des nouvelles et autres choses du même genre. Mais ce qu’il aimait le mieux, c’était l’histoire. Parfois, la nuit, il m’éveillait et réclamait la répétition de l’Histoire de Charles-Quint “sur le royaume duquel le soleil ne se couchait jamais.” » L’histoire de l’empereur réchauffait les geôles de Staline.
Alexandre Weissberg-Cybulski, L’Accusé. Les Belles Lettres, 2026, 600 p., 19 €.

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