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Créer pour le roi

Les manufactures de la Couronne sous Colbert et Le Brun

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Créer pour le roi

En 1662, Colbert transforme le faubourg Saint-Marcel (qu’on surnommait faubourg souffrant tant il était pauvre et laid) en campus industriel. « Colbert rassemble aux Gobelins plusieurs lissiers parisiens et y transfère ceux que Nicolas Fouquet, surintendant des finances déchu, avait employés pour son propre compte à Maincy, près de Vaux-le-Vicomte. Très vite, des orfèvres, ébénistes, menuisiers, lapidaires, peintres, graveurs et sculpteurs leur sont associés et forment aux Gobelins une “petite ville” tout entière au service de l’art et du roi. » Le Brun fournit inlassablement des modèles à chaque corps de métier (on se souvient de l’exposition au Louvre sur la ménagerie de Louis XIV et le parti qu’en avait tiré Le Brun) et, logeant au cœur de la manufacture, c’est lui qui dirige ce “phalanstère”, artistes et artisans débarquant avec femmes, enfants et apprentis. Le Brun, qui a le sens du management et maîtrise le care (qu’on appelait alors bienveillance), intègre à sa petite ville un concierge, un prêtre, un pasteur protestant et un brasseur, étant ainsi à peu près assuré de retenir sur place les Flamands et les Italiens qui ont été invités (en 1668, Colbert fait ainsi venir à la manufacture Gian Ambrogio Giacchetti, Filippo Branchi et les frères Orazio et Filippo Megliorini, d’éminents lapidaires florentins). On y fêtait Le Brun le 1er mai avec des décors éphémères. Songez-y en mai prochain et enrichissez cette journée de cette signification.

L’exposition qui nous explique comment on créait pour Louis XIV n’a pas pour moindre mérite celui de nous ouvrir les portes de l’enclos des Gobelins, petite merveille de douceur XVIIe en plein Paris. C’est le noyau d’origine où étaient les ateliers d’où sortirent tant de chefs-d’œuvre aujourd’hui détruits, comme le mobilier d’argent de Louis XIV. En 1662, Colbert avait 43 ans, comme Le Brun. L’exposition prend prétexte du quatrième centenaire de leur naissance pour leur rendre hommage. Leur mission était claire : glorifier le roi pour glorifier la France, produire des chefs d’œuvre pour valoriser le savoir-faire français. Une manière de “FrenchKingTech”, comme on dirait aujourd’hui, avec pépinière de talents, fiscalité incitative, processus collaboratif, mutualisation des infrastructures…

Le roi vint visiter la manufacture des Gobelins. La tenture de l’Histoire du Roy, suite de quatorze pièces qu’on peut presque toutes admirer, le raconte. C’est la treizième tenture, sur un carton de Simon Renard de Saint-André, qu’on mit sept ans à tisser. Le mobilier d’argent, justement, y est présenté au roi (et recréé aussi virtuellement dans des animations très bien faites). On comprend comment on travaillait, on croise les acteurs de la manufacture, on admire les chefs-d’œuvre. Si la tapisserie peut aujourd’hui être un genre un peu ingrat (les couleurs ont pu passer, la matière est surprenante), on ne peut qu’être admiratif devant la minutie des tissages et la virtuosité du rendu des matières et des atmosphères – et on retrouve avec plaisir Le Triomphe d’Alexandre, tissée en 1670 et 1676, qui reprend l’immense peinture aujourd’hui installée au Louvre. Louis XIV en était si content que les cartons furent envoyés en province pour qu’on en tisse de nouvelles versions, à Aubusson et à Felletin.

En 1662, le roi a 24 ans. En face de l’édit instaurant la Manufacture des Meubles de la Couronne aux Gobelins, son gigantesque portrait équestre, par Pierre Rabon, nous accueille. La ville de Douai vient d’être rattachée à la France, le roi, à l’armure sobrement élégante, cabre fermement son cheval devant une colonne surgie au milieu de la campagne. C’est encore sur un cheval cabré qu’on le présente rentrant à Dunkerque à la tête d’un joyeux cortège. Tout est superbe et coloré. Ceux qui créent alors pour le roi sont portés par l’admiration que les deux grands commis portent au roi, sont portés par le désir de participer à cette entreprise grande et magnifique. L’enclos des Gobelins vibre sous le soleil ou dégoutte de pluie et, dans les salles de l’exposition, on écoute la musique que pouvait entendre Louis XIV. Une parenthèse temporelle s’est magiquement ouverte.

Par Richard de Seze

 

Exposition « Créer pour Louis XIV : les manufactures de la Couronne sous Colbert et Le Brun ». Paris, Mobilier national, galerie des Gobelins, jusqu’au 4 décembre.

 

Illustration : L’entrée du roi à Dunkerque (2 décembre 1662), tapisserie manufacture des Gobelins. © Mobilier national, Isabelle Bideau

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