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Le Père de Tonquédec, un méconnu qui a tout vu

Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’Église et à l’histoire des idées, plus spécialement au XXe siècle, liront ce livre avec le plus vif intérêt. Le jeune auteur, Stanislas von Mellenthin, développe dans ses pages, sur un ton vif et avec l’aisance d’une connaissance assurée, un mémoire de maîtrise et, il faut le dire, il le fait de manière magistrale.

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Le Père de Tonquédec, un méconnu qui a tout vu

 Il suffit de connaître un peu la question soulevée dans cette biographie du père Joseph de Tonquédec pour entrer de plain-pied dans l’intrigue essentielle qui noue l’ensemble des combats et, à vrai dire, du drame unique de cette vie. Le sous-titre de l’ouvrage indique donc le thème central : un jésuite face à la modernité. Telle est la question. Et, bien sûr, cette question se sous-distingue en plusieurs questions, mais toutes considérées sous le même angle, théologique, philosophique, politique, mystique et même artistique et littéraire. Le travail offert est considérable. D’autant plus que l’homme en lui-même, d’une qualité exceptionnelle et d’une intelligence réellement supérieure, par une modestie et une réserve qui caractérisaient souvent les personnalités de son genre et de son style tout entières investies dans leur vocation, n’a jamais connu de retours sur lui-même, ni n’a songé à sa propre gloire, à la satisfaction d’une réputation, à l’accomplissement d’une carrière qui, s’il n’avait tenu à ses convictions fermement, aurait pu parvenir à des postes de haute direction tant dans son ordre de la Société de Jésus que dans l’Église en général. Son caractère quelque peu rude de Breton de vieille race, son absence de tout souci de mondanité, surtout son exigence constante et méticuleuse de vérité l’écartèrent presque systématiquement de la voie des honneurs et de la réussite humaine. Il se contentait de penser juste. Et peu importait le reste. Et ce choix déterminait ses amitiés, et, aussi, il faut bien le dire, ses inimitiés, la charité ne consistant pas pour lui à couvrir le mal, l’erreur, le vice, la laideur, oui, la laideur, satanique elle aussi, d’un blanc manteau d’universelle compréhension, dans un large sourire d’ouverture au monde et de sympathie pour la modernité sous tous ses aspects.

Il a donc fallu à Stanislas von Mellenthin faire un considérable travail de dépouillement d’archives et de correspondances, comme de lectures et de recherches, pour reconstituer ce que fut la vie ou plutôt la lutte de Joseph de Tonquédec, à quoi s’assimile son existence.

Exorciste, il distinguait avec acuité ce qui relevait de la psychiatrie et de la démonologie

Catholique d’abord, attaché fondamentalement à la révélation divine, donc aux dogmes définis de l’Église, d’une piété profonde et, comme chez tous les saints, les vrais, pas les pseudos, à caractère eucharistique et marial, fortement ancré dans la tradition de son pays, il se fit consciemment, volontairement, philosophe, adepte d’un thomisme de stricte observance – car il y en avait plusieurs déjà à l’époque -, aristotélicien jusqu’en métaphysique, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir des vues naturelles et surnaturelles sur toutes les sciences et toutes les expériences. Exorciste, il distinguait avec acuité ce qui relevait de la psychiatrie et de la démonologie.

Qu’a-t-il donc de si singulier qui le fasse progressivement entrer sur les chemins de l’isolement et de la réprobation ? Son irréductible attachement à saint Pie X, à son enseignement – Pascendi sur le modernisme, Notre charge apostolique, Lettre sur le Sillon, autrement dit sur le progressisme et la démocratie chrétienne -, qui pour lui éclaire tout sur les dérives religieuses dont pâtit l’Église. Ce qui l’amena à combattre la philosophie blondélienne, bergsonienne et tout ce qui prétendait contourner ou supprimer les certitudes de foi. Et, en même temps, son refus théologique, métaphysique et mystique de tout ralliement à la République et son amicale admiration pour l’?uvre de Maurras. À l’époque, sous Pie X, dominicains et jésuites, de grand renom, de Billot et Descoqs à Clérissac et Garrigou-Lagrange, allaient dans le même sens.

Quel ne fut pas son terrible désappointement de voir l’Église et le chef de l’Église changer de position, de devoir subir au nom de l’autorité le renouvellement du Ralliement à la République, si catastrophique à tous points de vue, avec la condamnation de l’Action française en 1926-1927, puis, dans la suite, la montée dans l’Église des hérésies dénoncées par saint Pie X, et jusque dans ses sommets, alors qu’étaient écartées systématiquement toutes les véritables solutions d’un renouveau spirituel dans la longue suite des renaissances catholiques. Lorsqu’il meurt en 1962, tout est accompli. Le Concile va s’ouvrir avec les Congar et les Rahner, dominicains et jésuites de nouvelle façon. Qu’aurait-il dit s’il avait vu un George Tyrrell, des années 1900, un confrère jésuite aussi, mais parfaitement hérésiarque avec sa théologie du peuple comme révélation permanente, ce Tyrrell qu’il combattit avec rudesse, présider la sacrée congrégation de la doctrine de la foi sous le nom de cardinal Fernandez ? Il y a là un évident problème qu’il faudra bien résoudre un jour. Je recommande personnellement à tous mes amis la lecture de cet ouvrage de Stanislas von Mellenthin.

Stanislas von Mellenthin, Joseph de Tonquédec, Un jésuite face à la modernité, Via Romana, 365 p., 25 €.

 

 


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