À peine avais-je quitté la capitale pour, selon le mot du Soldat du Vivarais, « cueillir les douceurs » que trouvent « les uns dans la vie champêtre, les autres dans la pratique des conversations honnêtes qui sont ordinaires aux personnes de qualité et notamment en Vivarais », à peine avais-je quitté la capitale, donc, après avoir ramené ma petite voiture des Enfers, un sinistre sous-sol dissimulé sous l’avenue du Bois, où l’on séquestre les innocents véhicules garés à leur place habituelle pour en punir les propriétaires qui ne sont pas attentifs aux panneaux très discrets annonçant de menus travaux de voirie – et le ressentiment qui pourrait percer à travers les lignes qui suivent contre la personne du maire n’a évidemment rien à voir avec cet épisode –, à peine avais-je quitté la capitale, enfin, que le lendemain même le maire de Paris annonçait dans le journal Libération sa volonté de débaptiser la place Maurice Barrès.
Emporté par des hôtes charmants et partisans, et par le vin local – j’étais en Bourgogne –, je rédigeai sur le champ un communiqué pour l’Action française, pour lequel il suffisait de citer Barrès. Déclarer comme Emmanuel Grégoire ou son nègre que Maurice Barrès était « un antidreyfusard notoire qui fit de l’antisémitisme le moteur de son combat », c’est en effet méconnaître l’affaire Dreyfus, l’histoire de France et l’œuvre de Barrès. Barrès antidreyfusard et polémiste met sa plume au service de sa cause, et il a des phrases que l’on peut regretter ; mais l’essence des convictions politiques et sans doute de l’œuvre de Barrès, c’est la nation, le sentiment national. Et la première guerre mondiale, parce que la nation justement y est en péril, va changer la vision de Barrès : les Juifs qui ont versé leur sang pour la France lui paraissent parfaitement héroïques et dignes d’être Français, comme il l’écrit dans Les diverses familles spirituelles de la France, dont on se contentera ici de quelques citations :
« Beaucoup d’israélites, fixés parmi nous depuis des générations et des siècles, sont membres naturels du corps national, […] Roger Cahen continue, renouvelle, élargit une conception de l’existence que nous avons tellement aimée, il y a un quart de siècle. Il l’héroïse. Tombés au champ d’honneur, […] Roger Cahen, Robert Hertz, Amédée Rothstein, toutes ces figures vigoureusement caractérisées offrent quelque chose de rare et de singulier. J’aime suivre en elles les âges divers, les étapes, la formation d’un personnage, le jeune intellectuel juif, qui joue un grand rôle depuis plusieurs années en France. […] Les vieilles familles enracinées par des générations dans le sol de France aimeront mieux prendre pour héros exemplaire et pour étendard, le grand-rabbin de Lyon, qui tombe au champ d’honneur en offrant un crucifix au soldat catholique mourant. (M. Abraham Bloch). »
Monsieur Grégoire ni ses conseillers n’ont jamais lu Barrès
Ces lignes permettent d’accuser Barrès de philosémitisme plus que d’autre chose, mais on comprend bien que ni Monsieur Grégoire ni ses conseillers n’ont jamais lu Barrès ; sans doute savent-ils faire de la bicyclette, ce qui paraît aujourd’hui plus essentiel pour la prise et l’exercice du pouvoir municipal. Ceci étant, pourquoi s’attaquer aujourd’hui à Barrès, mort depuis 123 ans, et titulaire de sa place depuis 122, quand on est le nouveau maire d’une très grande ville, même de gauche, et même quand on ne l’a manifestement pas lu ?
Il s’agit d’abord de faire diversion et d’obtenir un succès facile en montrant que l’on combat : la plupart des actions de politique municipale sont des actions de long terme, il faut plusieurs années pour construire un bâtiment et on ne parle pas ici de tout un quartier, ni de ses habitants ; le débaptême d’une place est presque instantané. Cela permet aussi de changer des sujets qui peuvent paraître importants et où la lenteur de l’action municipale est flagrante, comme les violences sexuelles dans le périscolaire pour lesquels le maire, après avoir annoncé qu’on vérifierait les antécédents des animateurs et qu’il y aurait une suspension au moindre doute, a surtout convoqué une commission ; et on en est là, plusieurs mois après son élection.
Le débaptême implique de trouver un nouveau nom, qui efface symboliquement l’ancien : les services de communication du maire n’ont pas fait dans la nuance en proposant à la fois une victime, une femme et une juive, pour afficher les valeurs du socialisme parisien et insister sur l’antisémitisme proclamé de Barrès. Lucie Dreyfus, née Hadamard, n’avait évidemment rien demandé, mais cela permettait de faire quelque chose pour la toute nouvelle journée de commémoration de la reconnaissance de l’innocence (sic, c’est le nom officiel) d’Alfred Dreyfus, dont elle était l’épouse.
Nous aurons certainement l’occasion de revenir sur cette manie gaucho-féministe de vouloir imposer la parité jusque dans les noms de rue. Il paraît plus intéressant de noter la tentative assez grossière de faire oublier que l’antisémitisme d’aujourd’hui est le fait d’une extrême gauche qui, en agitant obsessionnellement le drapeau de l’antisionisme, et en dérapant à l’occasion assez consciemment, espère rallier la rue et l’électorat arabe et musulman. On peut douter, qu’à l’instar de monsieur Grégoire, ni les uns ni les autres n’aient jamais lu Barrès. Il faut admettre cependant que la gauche parisienne a une bonne raison de s’en prendre à Barrès : chacune de ses pages ne rappelle-t-elle pas quelque chose qu’elle refuse de penser, ou qu’elle trahit consciemment, sans d’ailleurs oser le clamer, la nation ?
Un écart entre un pays légal et virtuel, et le pays réel
Finalement, à l’extrême fin du mois d’août, revenu à Paris, je décidai, d’un coup d’autobus, de me rendre place Maurice Barrès. Rien n’avait changé : les deux plaques au nom de l’écrivain, membre de l’académie française, étaient encore là : les clients de Dior, comme ceux de Chanel dont les boutiques composaient deux pans de la place, n’en paraissaient nullement outrés ; les conseillers de la Cour des comptes semblaient encore en vacances, alors qu’un drapeau ukrainien pendant mollement à l’entrée les avertissait du fascisme qui vient – ; enfin l’église Notre-Dame de l’Assomption demeurait circulaire et intacte, et aucun de ses paroissiens polonais – l’église a été affectée à la communauté polonaise en 1844 – ne paraissait choqué de cette adresse sulfureuse ; ils devaient d’ailleurs être tous en Pologne. Justement la place Maurice Barrès, produite par l’arasement de la cour d’entrée de l’ancien couvent, n’est pas une adresse, les bâtiments étant soit rue Cambon soit rue Saint-Honoré, ce qui rend les changements de nom indolores pour les voisins et met donc le titulaire de la place dans une situation fragile.
Après avoir pris quelques photographies, pour m’assurer de la réalité de la place, je tapais sur mon téléphone place Maurice Barrès Paris ; le moteur de recherche m’envoya directement sur une page Wikipédia intitulée place Lucie Dreyfus Paris ; on y expliquait qu’elle avait été inaugurée sous ce nom le 12 juillet 2026 en présence du président de la République. Le rédacteur de la fiche Wikipédia, empli de zèle grégorien, s’était emmêlé dans les diverses déclarations officielles en ligne, et avait manifestement sous-estimé le temps nécessaire entre l’annonce politique et l’exécution par les services de la Ville. Il y avait quelque chose de borgésien dans cet écart ; comme Jorge-Luis Borges imagine qu’il y a des mondes qui n’existent que dans les livres, il y a des vérités politiques qui n’existent que sur la toile ; et ainsi jamais peut-être autant qu’aujourd’hui, n’y a-t-il eu un écart entre un pays légal et virtuel, et le pays réel.
Finalement, autant que la nation, le souci de l’enracinement dans la réalité sensible, cher à Barrès, est une idée dangereuse pour la majorité municipale. Sa politique ne devrait-elle pas être plus radicale, alors que tant de signes annoncent le retour des heures les plus sombres de notre histoire – expression de gauche qui ne veut rien dire et que j’aime bien. La mairie doit-elle vraiment s’arrêter à ce débaptême, ou les admirateurs de Barrès ne mériteraient-ils pas l’effacement de place publique, comme complices : Louis Aragon, Léon Blum, André Gide, André Malraux, et bien sûr Charles de Gaulle ?
Cependant une statue dorée – c’est décidément la tendance à Paris – posée devant la façade de l’église m’arracha à ma rêverie révolutionnaire ; j’allais saluer Jan Pawel II, en polonais dans l’inscription, et lui fis part respectueusement de mes inquiétudes quant à son avenir : n’allait-il pas bientôt connaître le sort de son voisin ? Représentant d’une religion instituée, plutôt réservé à titre personnel envers l’avortement et le mariage homosexuel, et certainement l’euthanasie si on le lui avait demandé, d’ailleurs facilement suspect d’antisémitisme puisque polonais et catholique, il risquait de ne plus pouvoir très longtemps attenter à la liberté des mœurs en appelant muettement depuis l’espace public au refus du progressisme républicain.
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