Jamais un film n’aura fait couler autant d’encre. D’évidence, en dépit d’une expression galvaudée, Psychose est devenu, au fil du temps, un film-culte.
Tout commence avec le roman éponyme de Robert Bloch, dont une légende tenace raconte qu’il se serait inspiré des abominables meurtres commis par le détraqué Edward Gein, surnommé « le boucher de Plainfield », qui, de 1944 à 1957, fit disparaître huit personnes, dont on retrouva partiellement, pour certaines, les cadavres. Gein sera, pour ainsi dire, un bon « client » pour des écrivains tels Thomas Harris qui en fera découler son héros psychopathe, Hannibal Lecter (lui-même adapté au cinéma avec Le Silence des agneaux de Jonathan Demme, 1991), ou pour le cinéaste Tobe Hooper qui en développera la dimension anthropophage et nécrophile dans son fameux Massacre à la tronçonneuse (1974), aux multiples préquelles et séquelles. Alfred Hitchcock observe qu’Hollywood était en train de prendre un nouveau tournant, notamment sous l’influence d’une nouvelle génération de cinéastes, venus d’Europe (La Nouvelle Vague en France, le néoréalisme italien) et de la montée en puissance de la politique des acteurs (ceux-ci ne se contentant plus d’être dirigés sur un plateau mais imposant leurs propres vues artistiques au réalisateur).
Quasiment la copie conforme du livre de Bloch
Fort de chefs-d’œuvre (Fenêtres sur cour, Le Faux coupable, Sueurs froides, La Mort aux trousses, etc.) qui font désormais de lui un véritable maître, il décide, en rachetant les droits du livre de Bloch, de tenter un thriller à la limite du cinéma d’horreur, qu’il destinait initialement pour sa série TV, Alfred Hitchcock présente, diffusée depuis 1955. Finalement, assisté du scénariste Joseph Stephano, il l’adapte pour le grand écran. Le sujet est âpre, les personnages de Norman Bates et de Marion Crane, suffisamment équivoques, et les scènes de nudité, relativement suggestives pour encourir les censures de la Motion Picture Association of America (MPAA). Le film est quasiment la copie conforme du livre de Bloch (dont on signalera qu’il fut un des plus créatifs correspondants et amis d’H. P. Lovecraft, inventeur de l’horreur cosmique), excepté en ce qui concerne Norman Bates, très éloigné du petit homme bedonnant et chauve du roman. Génialement incarné par Anthony Perkins (dont le rôle lui collera tellement à la peau qu’il obèrera la suite de sa carrière, si l’on met à part Le Procès d’Orson Welles [1962] et le scandaleux Aimez-vous Brahms d’Anatole Litvak [1960]) qui personnifie à merveille un patron de motel solitaire – et voyeur –, empailleur d’oiseaux à ses heures perdues, quand il ne s’occupe pas de sa vieille mère acariâtre – du moins le prétend-il…
Un film parmi les plus enseignés dans les écoles de cinéma
Quant au rôle tenu par Janet Leight (L’Appât d’Anthony Mann [1953], La Soif du mal d’Orson Welles et Les Vikings de Richard Fleischer [1958]), le maître du suspense ose l’écourter au bout de quarante minutes, tandis qu’il s’est amusé à la présenter, dès les premières images du film comme son personnage principal. De ce point de vue, un des ressorts du film repose sur la manipulation du spectateur – comme la scène où Bates précipite la voiture de Marion au fond du marais : Avec Bates, l’on désire ardemment que toute trace du crime soit effacée ; mais, est-ce bien moral… « Hitch » ne souhaitant un casting trop connu, pour ne pas alourdir un budget déjà serré (810 000 dollars ; le film en rapportera 15 millions, ce qui, à l’époque, le classait au 2e rang du classement des films en noir et blanc les plus rentables après Naissance d’une nation [1915] de D. W. Griffith), c’est à Vera Miles, sous contrat d’exclusivité, qu’échera le rôle de la sœur de Marion, quand John Gavin (assez insipide, au point que le cinéaste le surnommera « the stiff » ou « raide comme un mort ») endossera celui de son amant et que Martin Balsam (bien connu de la série télévisuelle précitée) et Simon Oakland interpréteront respectivement ceux du détective privé et du psychiatre. Servie par la musique à cordes tantôt stridente, tantôt macabre de Bernard Herrmann (Citizen Kane, Fahrenheit 451, Les Nerfs à vif), le film condense d’authentiques prouesses techniques (la scène de la douche avec ses 78 plans) qui en font, encore aujourd’hui, un film d’anthologie parmi les plus enseignés dans les écoles de cinéma. Hitchcock n’y exprimait pas seulement son indéniable talent mais y sublimait son génie le plus adamantin.
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