Recevez la lettre mensuelle de Politique Magazine

Fermer
Facebook Twitter Youtube

Article consultable sur https://politiquemagazine.fr

L’Église et la doctrine de la guerre juste : la tentation de l’abandon

L’encyclique du pape Léon XIV Magnifica Humanitas (MH) couvre de nombreux sujets ; son message central concerne l’Intelligence artificielle. Mais parmi les autres sujets abordés, il en est un qui revient désormais régulièrement dans les réflexions au sein dans l’Église, non sans une certaine hésitation : celui de la guerre juste.

Facebook Twitter Email Imprimer

L’Église et la doctrine de la guerre juste : la tentation de l’abandon

C’est une doctrine traditionnelle rappelée par le Catéchisme au N° 2309 : « Il faut considérer avec rigueur les strictes conditions d’une légitime défense par la force militaire. La gravité d’une telle décision la soumet à des conditions rigoureuses de légitimité morale. Il faut à la fois que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain ; que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces ; que soient réunies les conditions sérieuses de succès ; et que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. La puissance des moyens modernes de destruction pèse très lourdement dans l’appréciation de cette condition. Ce sont les éléments traditionnels énumérés dans la doctrine dite de la ‘guerre juste’. L’appréciation de ces conditions de légitimité morale appartient au jugement prudentiel de ceux qui ont la charge du bien commun ».

Mais le pape François, sans modifier pour autant le Catéchisme, avait émis dans Fratelli tutti au N° 258 l’idée que cette doctrine était dépassée, notamment au vu des risques posés par le nucléaire : « Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible ’guerre juste’ ». Et dans MH le pape Léon XIV cite en note son prédécesseur qui disait encore : « De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument justifiées ». Et : s’agissant de « la possibilité d’une légitime défense par la force militaire », « on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indument même des attaques ‘préventives’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas ‘des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer ».

Le sujet devait initialement être examiné par les cardinaux dans leur réunion de juin 2026 mais rien n’en est ressorti. Le cardinal Fernandez s’y est exprimé, soulignant des développements préoccupants comme la violence des opérations au Moyen Orient et à Gaza, s’inquiétant en outre de la notion de guerre préventive, de la dévalorisation de l’adversaire, d’une certaine culture de la guerre, etc. Il a paru aussi évoquer une possible manipulation de la doctrine sociale de l’Église, qui serait utilisée pour donner une base théorique à des guerres injustes : « au lieu de mettre fin aux guerres, elle contribue à les justifier ».Ce point paraît surtout trouver un écho chez le pape Léon, qui dit dans MH au N° 192 : « Aujourd’hui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict ». Après la peine de mort, serait-ce une nouvelle tentation de renverser une doctrine pourtant constante dans l’histoire de l’Église ? Quel en est le sens et l’enjeu ?

La guerre juste : problématique de la question

Regardons d’abord le fond. Je l’ai abordé dans un livre paru en 2024 chez Boleine : La guerre juste. Peut-on parler de guerre juste ? Pour certains, la guerre étant fondamentalement mauvaise ne peut être juste : c’est ce qui paraît sous-jacent chez bien des interventions ecclésiastiques. Surtout, il y a la crainte qu’admettre qu’il y a des guerres justes ouvre la porte à la justification de toutes sortes de guerres. Pourtant dans la réalité on ne peut pas toujours éviter la guerre : il arrive qu’on vous l’impose. Faudrait-il alors se laisser faire et laisser les agresseurs faire la loi ? La légitime défense est un cas évident de guerre qu’on ne peut pas ne pas mener. Il y a donc au moins un cas de guerre qu’on peut justifier.

On dit que la question est dépassée avec les armes nucléaires. Mais l’expérience des cinquante dernières années montre de très nombreuses guerres, toutes en deçà du conflit nucléaire. Les États sont souverains, et il n’y a pas d’autorité mondiale qui arbitre entre leurs différends. Cela n’implique pas qu’il n’existe pas des règles morales, antérieures et supérieures à leur souveraineté ; mais en l’absence d’un État universel, la considération du bien commun leur incombe d’abord. Il ne s’agit alors pas d’invoquer une idéologie pour justifier n’importe quoi, mais de réfléchir sur les données matérielles et morales d’une situation. Et pour cela la réflexion sur la guerre juste garde son sens. Certes, l’horreur que suscite la guerre prend dans nos sociétés techniquement évoluées une tout autre ampleur. Mais en réalité, loin de les encourager, les questions que pose la doctrine de la guerre juste sont propres à modérer les ardeurs agressives ou émotionnelles, les classements en blanc et noir, que nos sociétés affectionnent.

Où en est-on ?

À cette lumière, les termes employés ci-dessus par Léon XIV peuvent surprendre : « réaffirmer le dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre », « sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict ».  Cette formulation un peu rapide suscite notamment deux remarques. La première est que si la plupart des belligérants disent que leur guerre est juste, cela n’a rien à voir avec la doctrine catholique traditionnelle de la guerre juste : depuis fort longtemps, personne n’a invoqué celle-ci pour justifier sa guerre. Et à raison, car il y a fort peu de cas de guerre récente qu’elle pourrait justifier.

La seconde remarque porte sur la « légitime défense dans son sens le plus strict ». Comme le rappelle le Catéchisme, c’est le motif central pour qualifier une guerre de juste. Mais en réalité il ne suffit pas à lui seul : la légitime défense n’est pas un concept simple. Il faut d’abord prendre en compte les critères évoqués ci-dessus, qui même en cas de légitime défense restreignent sensiblement le champ des possibilités, notamment au vu des considérations sur les chances de succès et la certitude raisonnable que les inconvénients ne l’emportent pas sur les résultats attendus. Prenons le Koweit envahi par Saddam Hussein : il était en légitime défense. Mais s’il était resté seul, quelles étaient les chances de succès de sa défense ? D’un autre côté, si on prend les États-Unis et leurs alliés, qui sont venus à son secours, en quoi étaient-ils en légitime défense ? Ou alors on étend l’application de ce terme, au-delà du « sens strict ». Mais alors on élargit massivement le champ d’application. Cela pourrait aller alors jusqu’à la guerre préventive – quand par exemple un pays hostile dit vouloir vous détruire et est en train de se doter de l’arme nucléaire : c’est ce que nous dit Israël à propos de l’Iran. À tort ou à raison bien sûr, et les chances de succès ou de ne pas tomber dans une situation pire sont en l’occurrence bien faibles. Mais on mesure que la question est délicate et ne se résout pas par quelques formules.

La question mérite donc en réalité un examen approfondi. Un développement de la réflexion sur la notion de « guerre juste » serait sans doute utile. Mais à condition de garder à l’esprit que l’extrême prudence de la doctrine traditionnelle, loin d’être un blanc-seing donné aux agresseurs, est au contraire un puissant garde-fou conceptuel. Il serait très dommage de l’abandonner ou de l’affaiblir.

Illustration : La Garde suisse pontificale, seule armée juste ?

 


Politique Magazine existe uniquement car il est payé intégralement par ses lecteurs, sans aucun financement public. Dans la situation financière de la France, alors que tous les prix explosent, face à la concurrence des titres subventionnés par l’État républicain (des millions et des millions à des titres comme Libération, Le Monde, Télérama…), Politique Magazine, comme tous les médias dissidents, ne peut continuer à publier que grâce aux abonnements et aux dons de ses lecteurs, si modestes soient-ils. La rédaction vous remercie par avance.

Facebook Twitter Email Imprimer

Abonnez-vous Abonnement Faire un don

Articles liés

Tribunes

ROYAUME DE FRANCE, ROYAUME DE DIEU

ROYAUME DE FRANCE, ROYAUME DE DIEU

Par Hilaire de Crémiers

Il y a cent ans, en 1926, l’autorité ecclésiastique, dans son plus haut magistère romain, exercé in illo tempore par le pape Pie XI, né Achille Ratti, condamnait le mouvement politique royaliste de l’Action française, ainsi qu’en même temps le journal quotidien qui portait ce titre, à l’époque largement diffusé à travers toute la France – et dans le monde catholique du Québec à l’Argentine –, tant par abonnement qu’à la vente au numéro, le tout à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.