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Migrations : l’exemple de Ceuta

L’appel d’air espagnol. Parfaite information des migrants. Hypothèse peu probable d’un chantage marocain. Une jeunesse désirant une immigration économique. Désapprobation quasi générale. Gesticulations européennes. Fiabilité marocaine.

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Migrations : l’exemple de Ceuta

Comment analyser les évènements qui se sont passés à Ceuta, le preside espagnol que le Maroc appelle Sebta, et leurs conséquences ? Rappelons brièvement les faits : au cœur de l’été, le 30 juillet, plus de 60 000 migrants pénètrent dans la petite enclave espagnole de 84.000 habitants, submergeant par leur nombre les minces forces de sécurité locales, arrivant non par terre – où les défenses physiques sont efficaces – mais par mer. Les images ont été très fortes et ont fait le tour du monde, entraînant de nombreux commentaires.

Sur les causes de l’évènement, nombre de théories ont vu le jour rapidement. La première serait que cet afflux soudain de migrants serait dû à un « appel d’air » causé par l’Espagne. En effet, le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez avait annoncé en janvier 2026 son intention de régulariser la situation de 500.000 migrants illégaux déjà présents sur son territoire, soulevant notamment les critiques de la France et de l’Italie. Par ailleurs, le Tribunal suprême espagnol a rendu le 8 juillet une décision selon laquelle il ne pouvait y avoir de renvoi immédiat à la frontière de migrants arrivé par voie maritime dans les enclaves de Ceuta ou Mellila, contrairement à ceux qui en passent les barrières terrestres, au motif qu’en mer les limites territoriales ne seraient pas évidentes.

Les migrants subsahariens présents au Maroc, ou les Marocains soucieux d’émigrer, n’ont pas manqué d’être informés de ces nouvelles. Les boucles WhatsApp sur lesquelles ils se renseignent – car tous disposent d’un smartphone –, qu’elles soient alimentées par des réseaux de passeurs ou par ceux qui pourraient chercher à provoquer des troubles, s’en sont immédiatement fait l’écho. Il est en effet certain que nombre des personnes ayant pénétré dans Ceuta à la nage espéraient qu’elles ne seraient pas reconduites immédiatement à la frontière. C’est donc un premier élément d’explication : dans un monde hyperconnecté, tous les signaux sont étudiés, et les moindres évolutions – y compris jurisprudentielles – sont prises en compte du haut de l’échelle – les chefs des réseaux de passeurs ou les États cherchant à déstabiliser une zone – au plus bas niveau, celui d’un migrant qui n’est en fait que rarement totalement coupé de telles informations.

Le chantage à la migration

Le deuxième élément d’explication qui a été avancé, mettant cette fois en jeu la responsabilité du royaume marocain, évoque un « chantage à la migration ». Le royaume, dit-on, aurait été agacé par la manière dont l’Espagne cherchait à renouer des liens avec l’Algérie – un pays voisin dont on sait les mauvaises relations qu’il entretient avec le Maroc – et il s’agirait d’une mesure de rétorsion. Il n’y a bien évidemment aucune preuve de cela, et divers éléments semblent infirmer cette hypothèse. En effet, cette tentative de forcer les portes du territoire espagnol a eu lieu alors que se déroulait à quelques dizaines de kilomètres de là, à Tétouan et M’diq, la fête du Trône. C’est un moment important de l’année institutionnelle marocaine : il s’agit de célébrer la date à laquelle le souverain régnant est monté sur le trône, et à cette occasion le roi prononce tous les ans un discours qui fixe le cadre de certaines politiques. Le discours de cette année était centré sur des éléments économiques, le souverain s’y félicitant des avancées notables du royaume en la matière et appelant la finance de son pays à se mobiliser pour continuer à faire progresser la vie économique locale. Or il n’aura échappé à personne que parmi les migrants qui ont pu pénétrer dans l’enclave espagnole, s’il y avait une part de ces subsahariens qui tentent de passer par le Maroc pour rejoindre l’Europe, il y avait aussi une part importante de jeunes Marocains. Et on voit ici la contradiction manifeste : le souverain n’allait pas, d’une part, se féliciter devant son peuple de la bonne situation économique de son pays et de ses retombées sur la population, en favorisant, d’autre part, une initiative aboutissant à ces images de sa jeunesse cherchant une émigration économique. Ajoutons qu’un autre point du discours du souverain marocain de cette année portait sur les avantages induits par la stabilité du royaume sur la scène économique et internationale et, là encore, les images véhiculées par les médias venaient porter atteinte à cette déclaration. C’est pourquoi, plus que d’une tentative marocaine de chantage que certains ont pu évoquer, il est permis de se demander si le pouvoir marocain n’a pas plutôt fait l’objet d’une tentative de déstabilisation…

Voilà pour les causes du moment, mais un point reste clair : des parts non négligeables des jeunesses du sud de la Méditerranée cherchent à réaliser vers l’Europe une migration économique. Elles ne fuient pas dans la plupart des cas des régimes dictatoriaux ou des discriminations liées à certaines communautés – quand bien même s’en prévalent-elles ensuite devant nos cours de justice pour bénéficier du droit d’asile –, mais vivent dans un mythe, celui de l’infinie richesse européenne, auquel s’ajoutent pour certaines des rancœurs issues d’une vision fantasmée de l’épisode colonial. Elles constatent surtout, comme les réseaux qui en ont fait l’objet du plus rentable des trafics, une double réalité : la facilité relative d’abord avec laquelle on peut pénétrer illégalement sur le territoire européen ; la facilité excessive ensuite d’y rester, soit de manière illégale, soit en usant, en en pervertissant le sens, de certaines procédures, espérant toujours en bout de course la fameuse « régularisation » par laquelle l’État concerné abdique en fait sa souveraineté en reconnaissant son incapacité à faire appliquer ses propres règles.

Les images de Ceuta ont fait le tour du monde et peuvent contribuer à la prise de conscience des populations européennes. On notera dans ce sens que bien peu nombreux sont ceux, parmi les politiques européens, et moins encore parmi ceux qui sont au pouvoir, qui se sont félicités de cet afflux. En France, Jean-Luc Mélenchon lui-même ne s’est pas déclaré heureux de cette avancée de la « créolisation » de l’Europe. Il y a donc manifestement prise en compte par ces politiques de l’état d’esprit de leurs populations, très majoritairement hostiles au phénomène migratoire incontrôlé.

Le Maroc, interlocuteur fiable ?

Cette crise comme toutes les précédentes, du Covid à l’Ukraine pour prendre deux exemples récents, a aussi montré l’échec des réponses de l’Union européenne. Ursula von der Leyen a ainsi réclamé l’arrêt immédiat des traversées irrégulières, et l’on imagine volontiers l’impact de cette déclaration sur les migrants, désolés sans doute de faire de la peine à la présidente de la Commission. Mais elle demandait en même temps à l’Espagne de bien respecter les textes européens très protecteurs des droits des MNA, ces fameux « mineurs non accompagnés » dont la gestion est si difficile pour les États dans lesquels ils résident… et qui représentaient en l’espèce une part non négligeable des migrants ayant pénétré à Ceuta. Quant à Frontex, on n’a rien vu.

Comme dans les autres crises aussi, les nations ont tenté de reprendre la main pour pallier les déficiences de l’Union. Le 1er août, 22 pays membres de l’Union (sur 27 rappelons-le) signalaient à la Commission européenne leur inquiétude face à cette situation – qui, visiblement, ne traumatisait pas la France, car notre pays n’a pas signé cette lettre collective. Mais en dehors de cela, pas plus d’unité que dans les autres crises : l’Italie commençait à demander que l’Espagne sorte du processus de Schengen – ce dont elle s’était gardé quand la voie des migrants passait par l’île italienne de Lampedusa – quand la France se limitait aux gesticulations de son ministre de l’Intérieur, expliquant qu’elle augmenterait les contrôles à la frontière espagnole. Rien de construit n’a donc été fait de manière efficace pour aider l’Espagne à gérer ce flux.

C’est en fait le Maroc qui a permis de résoudre partiellement au moins la crise, puisque le royaume a, dans les deux jours qui ont suivi, récupéré environ 50.000 migrants sur les 60 000 qui avaient franchi la frontière (et même 70 000 sur 72 000, soit 97 % de ces derniers selon le ministère de l’Intérieur espagnol), jouant pleinement son rôle et faisant même plus. La « crise de Ceuta » de 2026 montre donc surtout, s’il en était encore besoin, l’importance pour les États d’Europe de la coopération engagée au sud de la Méditerranée avec les pays du Maghreb, et la nécessité absolue qu’il y a de trouver dans cette zone des interlocuteurs fiables.

Illustration : Les immigrants marocains renvoyés chez eux.

 


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