Monde
Moulay Hassan, monarque en devenir
La multiplication des apparitions publiques du prince Moulay Hassan marque une étape clé dans la préparation de la succession au sommet de l’État marocain.
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Depuis l’indépendance, la monarchie marocaine a accompagné le développement politique, économique et institutionnel du royaume tout en affrontant les défis de la modernisation : un modèle appelé à compter dans les équilibres géopolitiques de demain.
L’ouvrage que vient de publier Abdelmalek Alaoui, Maroc, le défi de la puissance, permet de faire un tour d’horizon de la situation d’un pays qui compte beaucoup dans la géopolitique actuelle – et comptera certainement de plus en plus dans les années qui viennent. L’ouvrage, érudit et documenté, est doublement intéressant. D’une part il montre comment la monarchie marocaine a permis l’évolution du pays de l’indépendance à nos jours, avec des souverains aux styles différents, confrontés à des situations géopolitiques différentes, mais qui ont su maintenir un cap et permettre à leur pays une progression qui, au Maghreb ou en Afrique, est spectaculaire. D’autre part, ne se limitant pas aux aspects politiques, l’auteur suit la manière dont le développement économique a été mené, avec ses succès et ses limites.
Car le Maroc semble entré dans la modernité sans avoir jamais renié ou travesti son histoire. Tous ses visiteurs notent par exemple qu’il n’y a aucune « victimisation » de la période coloniale mais sa prise en compte de manière claire et détachée. Il est vrai qu’à la différence de nombre des États issus de la colonisation, le Maroc est une nation millénaire à la tête de laquelle plusieurs dynasties se sont succédées, la dynastie actuelle, celle des Alaouites, étant sur le trône depuis cinq siècles. Il y avait donc, bien avant la colonisation, un sentiment national et une élite marocaine, formée par la suite à la gouvernance dans le cadre des écoles coloniales françaises.
À l’indépendance, Mohammed V – qui quitte le titre de sultan pour prendre celui de roi – est triplement légitime : il descend des sultans ; il a été légitimé politiquement par sa confrontation avec la puissance coloniale et son exil temporaire à Madagascar ; enfin, dans un monde religieux, la prière est dite en son nom dans le royaume. Se forme alors la thématique de « l’alliance du roi et du peuple » qui prendra corps alors, par exemple, avec le chantier de la « route de l’Unité » dans le Rif, comme elle se manifestera des années plus tard, sous Hassan II, avec la « Marche Verte » par laquelle le Maroc récupère son Sahara, ou avec Mohammed VI avec sa réponse constitutionnelle et institutionnelle aux demandes du « printemps arabe » en 2011.
Mais dès l’indépendance se pose la question de l’exode rural, avec comme principales conséquences la demande de logements décents périurbains, un des grands chantiers du règne suivant, et celle de la scolarisation de la jeunesse dans une démographie en pleine expansion. Économiquement, on est encore dans une économie agricole issue de la période coloniale et tournée vers l’exportation, aidée par la présence de gisements de phosphates – sans que ces derniers puissent être comparés avec la rente des hydrocarbures et du gaz de l’économie algérienne.
Comment faire évoluer les choses ? La monarchie peut mieux que d’autres régimes permettre de jouer sur le temps long. Le Maroc entame alors une politique de grands chantiers, par exemple les barrages nécessaires à une mutation de l’agriculture, mais avec, comme partout, un risque de décalages causés par ces mutations. De décalage géographique, car ces grands chantiers concernent prioritairement la partie littorale du royaume, mais aussi décalage économique, car l’État investit sur le long terme quand la population tarde à en voir les effets dans son quotidien.
Abdelmalek Alaoui montre ici l’impact du régime monarchique, et la force qu’a le souverain de pouvoir nommer auprès de lui tout un cadre administratif – les conseillers royaux et plus largement le mahzen, cette administration héritière des siècles passés –, qui, selon les époques, a pu gouverner à la place du gouvernement parlementaire, ou, à d’autres moments, en tempérer les hésitations et les revirements. Dans les pays en voie de développement post-coloniaux qui ont été conduits à utiliser les structures démocratiques – et c’est bien le cas au Maroc, monarchie certes, et même monarchie « agissante », mais aussi monarchie constitutionnelle, et comme telle lieu d’élections démocratiques –, la question s’est posée de la place et de la qualité des partis politiques. Certes, voir les structures partisanes se battre pour se partager les dépouilles de l’État et les prébendes sans s’intéresser à l’intérêt national n’est pas réservé à ces pays, mais ce travers a pu y être particulièrement visible. Disposer alors d’un pouvoir d’arbitrage et d’équilibre à même de sanctionner de telles dérives pour imposer les choix nécessaires est à la fois utile et bénéfique.
Phénomène de cour ? Comme dans tout système politique, la proximité d’avec le pouvoir est un élément important, mais pas plus dans le cas du souverain marocain que dans celui de notre Jupiter élyséen. Il s’agit plutôt pour le premier d’avoir à sa disposition un collège consultatif à même de donner des avis au moins aussi éclairés que ceux des structures parlementaires ou gouvernementales, et de lui permettre de confronter des possibles avant de peser sur la définition des choix structurants nécessaires pour le pays. L’autre intérêt de cette monarchie aura aussi été de pouvoir quand il le fallait utiliser l’état d’exception, forme d’ordonnancement du pouvoir prévue par la Constitution et permettant de s’affranchir des règles normales pour faire face à des situations de crise – ce que fera Hassan II un temps, comme en France Charles De Gaulle mettant en œuvre l’article 16.
On l’a dit, l’un des éléments de ce livre est l’attention portée aux choix économiques. Sous Hassan II, le Maroc choisit de collaborer avec la Banque mondiale, décision importante pour que le pays offre des garanties aux yeux des organisations financières internationales et des investisseurs, quels qu’ils soient. Ce tournant économique conduit alors à deux tensions. La première vient de ce que le développement sert en priorité les élites en place, et notamment les notables proches du pouvoir. La marocanisation des années soixante-dix a bien opéré un transfert d’actifs et d’entreprises détenus par des étrangers vers des acteurs, marocains, mais l’auteur évoque une opération destinée à consolider une élite nationale autour du trône. La seconde tension nait de la vision technocratique de planificateurs centralisateurs, peu sensibles aux différences locales et qui comptent leur succès en kilomètres de routes et en nombre de barrages inaugurés, bien loin des attentes d’amélioration immédiate des conditions de vie. La question est ici celle du développement d’une classe moyenne, et donc de la possibilité d’accéder à cette classe par le travail ou par l’éducation Or le manque de débouchés des diplômés produit des déclassés intellectuels qui ne trouvent pas leur place dans la société – ou du moins pas au niveau souhaité – et peuvent se retourner contre le régime.
Après les deux attentats dirigés contre le souverain, la Marche verte de 1975 permet de restaurer l’union nationale autour du trône. Mais ce Sahara retrouvé va demander des fonds très importants, pour assurer la sécurité du territoire contre les incursions du Polisario comme pour développer économiquement une zone laissée en déshérence par les Espagnols. Le royaume y met en place, comme ailleurs sous Hassan II, une agriculture d’exportation à destination du marché européen qui est une réussite, mais qui ne tarit pas un exode rural venant des zones les plus pauvres, avec pour conséquence une baisse de l’agriculture vivrière. Secoué par la crise, le royaume est conduit pendant les années 80 à suivre les directives du FMI en matière économique, tandis que l’appareil de sécurité joue un rôle important et que l’on insiste, dans les discours, sur les éléments d’union nationale que sont la question du Sahara, mais aussi un souverain qui a toujours le soutien de son peuple – la célèbre formule de l’alliance du fellah et du trône.
Reste que les nouvelles règles du jeu du FMI favorisent le développement de patrimoines déjà importants, qui s’intègrent à la finance internationale de l’économie mondialisée, bien loin de l’économie des petits producteurs et entrepreneurs, et plus loin encore des réalités des travailleurs. Le Maroc vante la réussite de certains de ses entrepreneurs, mais une grande part de la population peine à satisfaire ses besoins et une jeunesse diplômée ne trouve pas de débouchés. Pour apaiser les tensions sous-jacentes, Hassan II entame alors une phase de libéralisation institutionnelle, associant son fils au pouvoir. À sa mort en 1999, le nouveau roi, Mohammed VI, choisit la voie des réformes et écarte une part des conseillers de son père, changeant symboliquement d’époque, mais sans pour autant revenir sur les fondamentaux monarchiques.
Économiquement, c’est une vague de privatisations et le choix d’une modernisation accentuée des infrastructures : au XXIe siècle, pas d’investisseurs prêts à développer une économie intégrée sans autoroutes, liaisons maritimes (ce sera Tanger Med, port immense pour les containers) et même train rapide. C’est aussi l’époque du développement de l’économie marocaine en direction de l’Afrique : télécommunications, banques, agriculture, c’est une ambition continentale qui ne se limite plus à la seule Afrique de l’Ouest. C’est encore la période des grands plans sectoriels, solutions efficaces, mais dont Alaoui montre deux faiblesses : la première est que le Maroc fait alors appel à des consultants étrangers en lieu et place de ses propres élites ; la seconde est encore une fois leur caractère technocratique. L’avantage de la situation est que le Maroc se trouve en phase avec la gouvernance internationale de la mondialisation, mais cela parle peu à des populations qui s’estiment une nouvelle fois mises de côté. Ajoutons que cette technocratie a parfois montré ses limites : le plan « Maroc vert » par exemple, destiné à produire plus pour l’exportation, a conduit à une consommation excessive de l’eau dans des zones qui souffrent de manière récurrente de stress hydrique.
Institutionnellement, avec le « nouveau concept de l’autorité », Mohammed VI cherche à réformer l’administration et à moraliser la vie publique. Quand le « printemps arabe » frappe le Maroc en 2011, la réponse du souverain est donc double : une révision constitutionnelle puis l’acceptation de l’arrivée démocratique au pouvoir du principal parti de l’opposition, le parti islamiste. Un PJD dont les cadres, peu familiarisés avec le pouvoir, devront composer avec les technocrates proches du palais et accepter le contrôle direct du souverain sur les ministères relevant du régalien. La montée en puissance d’un parti libéral aux élections législatives de 2016 oblige les islamistes à s’intégrer un peu plus dans le jeu politique classique, et ils quittent le pouvoir à la suite des élections de 2021.
Et aujourd’hui ? En termes d’image, le royaume réussit des grands coups médiatiques, comme l’organisation de la coupe d’Afrique de football en 2025/2026, ou celle du mondial 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Mais cela peut conduire une part de la population à estimer que cette vitrine coûte bien cher et apporte peu à leur quotidien. Une commission a donc proposé en 2020 un « nouveau modèle de développement », permettant de rééquilibrer le Maroc entre ses territoires comme entre ses classes d’âge pour réduire les tensions sociales. Reste que les partis politiques manquent de maturité dans un monde où, rappelle l’auteur, « être ministre n’est pas une fonction ni un métier, c’est d’abord un apparat social dans lequel s’entremêlent des siècles d’intrigues, d’alliances, d’espoirs déçus et de rêves de grandeur ». Un monde où « les élites économiques n’investissent pas assez dans l’innovation et dans le débat public », quand « les élites administratives se réfugient derrière le respect des procédures au détriment de la créativité ».
Refermant l’ouvrage, le lecteur constate ainsi que les problèmes du Maroc de 2026 – technocratisme, élites économiques financiarisées, rupture entre les élites et la population, sentiment de déclassement de diplômés, sentiment d’impuissance de la jeunesse, partis politiques déconnectés de l’intérêt national – sont en grande partie les mêmes que ceux de la France ou de nombre de pays développés. Un indice parmi d’autres que les choix faits par les souverains depuis l’indépendance ont bien conduit à arrimer leur pays au monde « développé », avec ses avantages et ses risques.
Dans ce cadre, et face au risque de division (la redoutée fitna du monde musulman), le sentiment national, qui part d’une identité clairement reconnue par tous les citoyens, est indispensable. Et la monarchie, institution ancrée dans l’histoire et dont le représentant incarne la nation, est bien le système politique qui peut à la fois permettre de mettre en place des projets à long terme et rétablir l’équilibre entre les pouvoirs, qu’ils soient politiques ou économiques, en s’appuyant sur une relation privilégiée avec le peuple. La réussite du Maroc, c’est bien aussi celle de cette institution.
Illustration : Mohammed VI a nommé le prince héritier « coordinateur de service de l’état-major général ». La continuité dynastique est en marche.

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