Civilisation
Jacques Perret
Jacques Perret est, selon les cas, un souvenir d’enfance ou une découverte tardive mais toujours un signe de reconnaissance et même un mot de passe.
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Je connaissais le nom de Jacques Perret par un hasard d’études : j’avais été sur les mêmes bancs que sa petite-fille, dont on m’avait dit que le grand-père était un écrivain, célèbre et sulfureux, et je me souviens d’une fête d’anniversaire rue de la Clef, la famille étant restée dans le même appartement, le même immeuble ou la même rue, cette rue de la Clef qui revient toujours dans Le Caporal Épinglé comme une brève mélodie, celle du bonheur perdu, de Paris, de la tendresse familiale et de la liberté qu’il faut retrouver.
Je n’avais donc jamais lu Jacques Perret quand j’avisai le gros volume crème sur les étagères de la librairie Gallimard, avec cette même vague inquiétude qu’au début d’un long voyage en train, quand il y avait des compartiments, des voyageurs et des conversations : espérons que nous allons bien nous entendre car cela risque d’être long.
Au début le roman m’agaça un peu. Il doit y avoir l’effet de l’âge, quand on ne relit pas mais qu’on lit pour la première fois, de se faire à quelqu’un de nouveau, qui ne vous est pas indifférent, mais qui n’est pas exactement comme on voudrait qu’il soit, que le monde soit. Et puis après quelques dizaines de pages, les défenses fléchissent, on s’habitue et on se laisse prendre.
Il fallait que le roman soit épais. Car on ne pourrait pas sans y passer plusieurs heures éprouver cette longueur absurde du temps qui est celle de la captivité. Il faut sentir l’ennui, la répétition d’un monde clos, les humiliations, mais qui n’en sont au fond que si on les accepte, si on ne les prend pas à la blague, ou comme la récompense rageuse d’une insolence réussie, la nécessité pour survivre de se consacrer à cent tâches matérielles assez absurdes qu’une existence civile avait réussi à écarter en partie, et le devoir de ne pas détester ses voisins, ceux avec qui on est enfermés, et avec eux même ceux qui vous enferment. Il y a un peu de la chanson de Maurice Chevalier, Ça fait d’Excellents Français, où l’on voit défiler des individus avec des grades, des métiers, des opinions politiques et des maladies, qui font leur devoir. Il y a même dans les camps de Perret des Sénégalais et des Juifs, qui sont des hommes comme les autres. Il y a à vrai dire une courte phrase sur un groupe de travailleurs forcés dans les rues de Berlin, sans doute affublés d’étoiles jaunes, dont il se moque comme de banquiers enfin au travail, qui résonne bizarrement parce que nous savons ce qu’ils sont devenus – l’auteur ne pouvait pas le savoir en 1942, mais il l’a laissé dans son texte en 1947. Les Allemands sont, sinon des Français, des hommes comme les autres, prisonniers, eux, de leur fonction, non sans gentillesse souvent, et Perret trace un portrait saisissant du Berlin du début de la guerre qui est encore une grande ville civile où l’on peut se cacher, avec des banlieues qui se mêlent à la lande où l’homme de la rue est prudent, ouvrier, petit patron mais peu nazi, sans parler des passantes de tout âge que les prisonniers attendrissent.
Il n’y a pas d’élites cependant, ou peu, dans cette France des barbelés des bords de l’Elbe, les officiers sont dans des camps particuliers, et cela peut-être rapproche le roman des romans populistes du début du siècle et de la première guerre ; le roman de guerre de 1940 est de toute façon plus réaliste que ses prédécesseurs, comme s’il fallait se méfier à tout prix de l’héroïsme, trop facile. Mais Le Caporal Épinglé est un roman de captivité, un genre assez singulier au fond puisque ce n’est pas un roman de guerre, comme le sont les romans les plus célèbres de la première guerre mondiale – de Dorgelès, Barbusse, Genevoix, Remarque, Jünger –, et que ce n’est pas non plus un récit de camp de concentration, comme le sont les récits les plus marquants de la seconde -– de Levi, Semprun, Antelme. Le Caporal Épinglé se rapprocherait plus des relations du Goulag, comme Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljenitsyne, la ressemblance de l’ouvrage reflétant également la ressemblance des relations dans ces univers carcéraux et de leurs relations ; il n’y a que peu de haine entre gardiens et prisonniers, mais on attend qu’une puissance supérieure, peut-être, un jour sûrement, vous rende la liberté perdue.
Mais Jacques Perret a trop d’insolence dans son écriture sans doute pour se résigner. Il affecte de ne croire à rien, c’est une pose d’écrivain ou de modeste, il s’est battu au printemps 40, il se rebattra ensuite, et il ne peut, on le sent, se résigner : il s’évade, est repris, s’évade encore, et c’est cela qui fait un homme, même s’il paraît de mauvais goût de s’en vanter.
Le Caporal Épinglé est-il un roman ou un récit ? C’est peut-être la force d’un roman réaliste réussi de donner l’impression d’un récit si juste qu’il ne pourrait être autrement.
Si mon collègue de lettres ne connaissait pas Perret – est-ce parce qu’il est un peu à gauche, un peu plus jeune, et plus épris de la beat generation –, mon collègue de philosophie, pourtant plus jeune encore, l’adorait et il eut un regard de connivence ravie un petit matin de surveillance d’épreuve écrite du baccalauréat devant le gros volume blanc ; il s’émerveillait de sa drôlerie absolue, à peine désespérée, devant les plus sinistres absurdités de la vie ; son enthousiasme au demeurant était assez réservé au Caporal Épinglé, il faisait un peu la moue devant le reste de l’œuvre ; il est des hommes d’un seul roman.
« Nous arrivions au camp tantôt par ses derrières à travers un terrain vague et désertique, tantôt par la butte de sable qui le bornait au nord, tantôt par la grande route de Stettin. Quel que soit le côté abordé, le point de vue était sensiblement le même : sept baraques basses dans le sable piqué d’herbe rare, avec quatre miradors qui selon l’éclairage évoquaient le siège d’Alésia, une exploitation pétrolifère ou des fuies à pigeons domestiques ; mais les corbeaux y fréquentaient plus volontiers que les pigeons et parfois si nombreux qu’on se demandait s’ils n’avaient pas pris de loin ces lugubres échafaudages pour des constructions patibulaires.
Personne assurément ne songeait à flâner pendant le trajet de retour. Ceux-là mêmes qui avaient accoutumé naguère de musarder à la sortie de l’atelier, peu pressés de retrouver la salle à manger familiale, ne pensaient qu’à se hâter vers les joies domestiques qui les attendaient sous la protection des barbelés. La soupe d’abord retenait particulièrement notre attention et dans la traînante rumeur des galoches, s’élevait une conversation générale sur la gamelle qui nous attendait. De quoi serait-elle faite ? Si l’on a pu dire, dans le jargon à la mode, qu’il existait un « esprit prisonnier », on ne pouvait assurément en trouver plus éclatant témoignage qu’en cette heure émouvante où quinze cent mille exilés de toutes conditions, éparpillés à travers l’Allemagne, s’enthousiasmaient dans une même foi et communiaient dans un même idéal, le regard tendu vers l’avenir qu’illuminait une écuelle de grosse faïence blanche. Oui, nous étions contents, on ne peut pas dire le contraire ; dans le rythme des jours, pour le potentat, l’hirondelle ou le galérien, il y a de toute nécessité un moment meilleur que les autres, un rayon plus chaud, une ombre moins épaisse où rejaillit le goût de vivre.
Après le contrôle du poste (décompte, erreur, recompte, fehlteinman, discussion, ein, zwei, drei, iawohl, richtig !) la sentinelle nous escortait jusqu’au milieu du camp et prononçait le wékédrine ou rompez-vos-rangs qui nous abandonnait enfin à nous-mêmes. Ruée vers les baraques et les chambres à la recherche des gamelles. Pas question de se mettre à l’aise ou de se laver les mains ; juste le temps d’identifier la soupe des copains déjà attablés et de prononcer quelques paroles essentielles : « C’est la grande louche ? », « C’est épais ? » ou encore chez les plus désintéressés : « Pas de bouteillons, les gars ? » Puis, tout courant, chacun allait prendre sa place à la queue de son commando qui défilait devant la soupe sous la surveillance des policiers à l’affût des resquilleurs. Servir la gamelle n’est pas une mince affaire ; il y faut un sens de l’équité presque divin, refouler l’envie de favoriser les amis, doser la portion en fonction de la quantité de soupe, décider s’il convient de servir à louche débordante ou arasée, contenir la précipitation qui peut priver le client d’une bouchée, remuer à intervalles réguliers le fond du bouteillon pour rétablir une densité homogène, éviter de sourire ouvertement au copain faute de quoi les voisins penseront que vous lui ménagez une faveur, offrir enfin aux réflexions, revendications et grimaces une attitude impassible, un visage olympien. »
Illustration : Jacques Perret, chez lui, lors de la parution du Caporal épinglé.
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