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Imaginaire de la préhistoire

Vénus de Lespugue, mammouths congelés, ADN néanderthalien et peintures paléolithiques…

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Imaginaire de la préhistoire

Qui n’a jamais rêvé devant un biface, un bison polychrome et les bas-reliefs de l’Institut de Paléontologie Humaine (Paris), comme cet Homme magdalénien gravant et sculptant un bison dans la grotte de Font-de-Gaume, sculpté par Constant Roux, treizième « épisode » du cycle de l’Homme primitif qui cerne tout le bâtiment ? Le cycle fut sculpté entre 1912 et 1925. La Guerre du feu était parue en 1909 : « Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable. Fous de souffrance et de fatigue, tout leur semblait vain devant la calamité suprême : le Feu était mort. » Un demi-siècle auparavant, Jacques Boucher de Perthes avait publié ses Antiquités celtiques et antédiluviennes avant que Gabriel de Mortillet (1821-1898), en 1872, ne fixe la chronologie des temps préhistoriques en quatorze périodes déterminées en fonction de l’évolution des outils : le magdalénien (entre 17 000 et 14 000 ans avant Jésus-Christ) tire son nom du site de la Madeleine (Dordogne), découvert par Édouard Lartet en 1863.

La France, au XIXe, est saisie d’une manie préhistorique, chaque chantier est l’occasion de faire surgir outils, ossements (des rhinocéros dormaient sous l’Hôtel de Ville de Paris et un éléphant rue Popincourt) – et théories. L’exposition « Préhistoire, entre utopie et réalité » présente l’histoire de la discipline et retrace, avec autant de science que d’amusement mais aussi d’hommage aux pionniers, la constitution d’un savoir buissonnant, jamais vierge d’arrière-pensées idéologiques. Quand Louis-Alexandre Jullien découvre en 1883 dans les grottes de Balzi Rossi à Grimaldi, en Italie, une « Vénus » brune, minuscule statuette en stéatite, il tait sa découverte : « car certains préhistoriens, radicaux de gauche et anticléricaux, contestent l’existence de figurines plus ou moins votives qui attesteraient de croyances religieuses au Paléolithique. » Du côté de l’Église, l’abbé Jean Guibert rêve d’une apologétique scientifique, notamment sur la question des origines. Il encouragera l’abbé Breuil, ordonné en 1900, à se lancer dans les études préhistoriques dont il deviendra le maître incontesté (au moins un temps) au point de défaire dans l’arène universitaire les partisans du très matérialiste Morillet, bousculés par la découverte de l’art pariétal que Breuil révèle et documente avec passion. C’est lui que fera entrer la préhistoire au Collège de France en y étant élu en 1929.

Toute science humaine charrie plus ou moins naïvement l’esprit du temps

On va ainsi des vitrines présentant les silex de Boucher de Perthes aux relevés d’Altamira dessinés par Breuil en passant par le buste solennel de Mortillet et les admirables peintures de Fernand Cormon (esquisses pour l’amphithéâtre de paléontologie du Muséum d’Histoire naturelle) et Paul Jamin (La Fuite devant le mammouth, 1885) avant d’arriver aux recherches les plus actuelles, faite d’analyses génétiques et moléculaires et de reproductions virtuelles 3D extrêmement précises et détaillées d’ossements permettant « d’échanger » facilement les spécimens. Jean-Jacques Hublin, qui tient la chaire de paléoanthropologie et a conçu l’exposition, signe dans le catalogue – en fait un ouvrage à part entière – un texte très intéressant, « qu’est-ce qu’une espèce ? ». Spéciation, hybridation, sélection… On compte aujourd’hui entre vingt-cinq et trente espèces d’hominines, selon que la vanité (attacher son nom à une nouvelle espèce) ou la génétique (qui prouve que les espèces humaines se sont croisés à plusieurs reprises – et donc que les distinctions sont parfois oiseuses) commande, avant qu’Homo n’émerge de ce buisson d’êtres.

Découvrir l’état de la science préhistorique après être passé par le buisson des théories concurrentes est particulièrement satisfaisant, surtout en abordant les dernières salles qui montrent que certains exaltent une préhistoire écologique et paisible (une coupe faite d’un crâne humain, trouvée à Vilhonneur et datant d’au moins 20 000 ans, vient tempérer cette vision rousseauiste) ou fantasment sur la culte de la Grande Déesse (mythe auquel Claudine Cohen donne le coup de grâce) ou la femme chasseuse, qui remettrait en cause l’infâme patriarcat (Christophe Demangeat écrit à ce sujet un texte remarquable) : on sent que toute science humaine, aujourd’hui comme avant-hier, charrie plus ou moins naïvement dans ses concepts l’esprit du temps, qui permet autant de trouver que de s’égarer. Il ne reste plus qu’à contempler sans la comprendre la conque de Marsoulas, ponctuée de gros points rouges, comme le bison relevé dans la même grotte par l’abbé Breuil. Qu’imaginaient nos ancêtres, comment se peignaient-ils nos origines ?

 

Préhistoire, entre utopie et réalité. Collège de France, jusqu’au 19 juillet 2026.

 


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