Film nihiliste, s’il en est, que cette production qui ne peut laisser indifférent. Paul Schrader, le scénariste très inspiré de l’œuvre, le concédait en des termes explicites, alors qu’il sortait de l’hôpital de Los Angeles où il était traité pour un ulcère : « C’est là que l’idée de Taxi Driver me vint ».
« C’était la métaphore que je cherchais. L’homme qui va n’importe où pour de l’argent. Un homme constamment entouré de gens mais qui n’a pas d’amis. Un symbole de la solitude urbaine. La voiture représente une sorte de cercueil métallique. J’ai écrit le scénario en quinze jours. J’avais lu La Nausée et L’Étranger auparavant, et j’essayais de retrouver un peu le caractère de Meursault. Il y a aussi dans ses réactions une influence de Bresson. Il est de ce point de vue un personnage français transposé dans un contexte américain. La différence est qu’à la fin du Feu follet, le héros prend son pistolet et se tue. Un Américain, lui, s’en prend à la société ». C’est d’ailleurs cette improbable rencontre entre le scénariste calviniste et le catholique Martin Scorsese qui confère au film son aura de « film-culte ». Deux visions chrétiennes de l’homme, l’une miséricordieuse, l’autre irrémissible. Aux États-Unis, les années soixante-dix correspondent à une période traumatique liée au bourbier politico-militaire de la Guerre du Viêt-Nam. L’époque est à la dénonciation d’une guerre fermement condamnée par une opinion publique éprouvée par des parents ou des amis brisés par l’enfer des combats autant que par la rigidité d’une administration militaire hypnotisée par ses objectifs politico-stratégiques. Travis Bickle, le personnage principal de Taxi Driver, sobrement mais puissamment campé par Robert De Niro – qui venait de s’imposer magistralement dans Le Parrain II de Francis Ford Coppola –, porte en lui cette fureur rentrée à l’encontre d’une société dont il ne saisit guère le sens. Chauffeur de taxi insomniaque, il demande à effectuer toutes les courses de nuit. Le monde interlope qu’il côtoie le répugne : est-ce à dire que pendant qu’il se battait, lui l’ancien marine, à des milliers de kilomètres de là, dans les marais saumâtres d’une jungle épaisse infestée de moustiques et de sangsues, la société américaine avait fait le choix de se vautrer dans la fange la plus insane ?
Pour atteindre la sainteté, sa seule réponse est d’appeler la colère de Dieu
Il n’est guère amène à l’égard de sa clientèle qu’il compare à des animaux : « Tous sortent la nuit : putes, chattes en chaleur, enculés, folles, pédés pourvoyeurs, camés, le vice et le fric. Un jour, une véritable pluie surviendra et balaiera tout cet excrément des rues ». L’averse en question – tout comme la bilieuse aversion – devra être d’acide pour le grand nettoyage eschatologique… Contrairement à Woody Allen qui filmait New York en lui déclarant sa flamme à chaque tour de manivelle, Scorsese en scrute les replis les plus glauques. Si, pour l’un et l’autre, cette ville ne dort jamais, c’est pour des raisons fortement divergentes. Quoi qu’il en soit, l’on se prend pourtant vite d’intérêt pour cet antihéros auquel nonobstant nul n’a envie de s’identifier mais dont on comprendrait presque les motivations inavouées. Véritable fétichiste des armes à feu, Bickle opère sa mue – il arbore au dernier tiers du film une inquiétante coupe « à la Mohawk » – : il se fera justice. Mais de quoi, de qui ? D’avoir été éconduit (peut-être parce qu’il l’a invitée dans un cinéma porno, pour leur premier rendez-vous…) par la frigide Betsy (jouée par Cybill Shepherd), membre de l’équipe de campagne du sénateur Charles Palantine, candidat à la Maison-Blanche – dont il projettera l’assassinat avorté –, ou de ne pouvoir jamais succomber aux charmes vraiment trop précoces d’Iris Steensma (sublime et fragile Jodie Foster), une prostituée de douze ans, sous la coupe de Sport Matthew (impeccable Harvey Keitel), son maquereau cynique et violent ? Mais Bickle n’est pas moins violent, sinon brutal – comme l’atteste la scène finale, apothéose sombre et sanglante, qui faillit faire basculer le film vers un classement X – ; c’est ainsi qu’il abat froidement un voleur dans un supermarché. Ce n’est pas le Paul Kersey de Charles Bronson qui inaugurait alors la série – très inégale – des Death Wish, et encore moins l’inspecteur Harry Callahan incarné par Clint Eastwood, qui visaient tous deux un objectif clairement légaliste, en dépit de méthodes douteuses. Mais alors, qui est-il ? Au dire de Scorsese, lui-même, Bickle est un « ange exterminateur », ajoutant que son personnage est « une figure de l’Ancien Testament : pour atteindre la sainteté, sa seule réponse est d’appeler la colère de Dieu ». Dérangeant, mais brillant. Nommé aux Oscars, le film inspirera un certain John W. Hinckley qui, le 30 mars 1981, tirera à six reprises sur le président Ronald Reagan – lui-même ancien acteur de cinéma.
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